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Départ du GP du MAROC 1958

Grand Prix du Maroc 1958 : une finale, et puis c’est tout.
Dans la série « ces Grands Prix d’une seule édition » initiée par l’ami Olivier Favre avec le Questor Grand Prix 1971, penchons-nous aujourd’hui sur le cas d’un pays ambitieux, le Maroc, qui réussit à obtenir non seulement l’organisation d’un Grand Prix de Formule 1, mais en plus celui qui déciderait de l’attribution des titres mondiaux cette année-là. C’était à Casablanca, en 1958.
Pierre Ménard

Un seul Grand Prix ? Les plus attentifs des lecteurs de Classic Courses auront tout de suite froncé les sourcils et relevé la fausse inexactitude : inexactitude car il y eut un premier Grand Prix de Formule 1 à Casablanca en 1957, fausse car ce Grand Prix ne fut pas pris en compte dans le championnat 1957. Et pour être tout à fait exact, disons tout de suite que le Maroc n’en n’était pas à son coup d’essai quant à l’organisation de courses automobiles : depuis sa mise sous la « protection » de la France en 1912, les moteurs n’avaient cessé de vrombir sur les pistes du royaume chérifien.

Les Français débarquèrent donc en Afrique du Nord avec armes et bagages, mais également avec leurs rutilantes automobiles qu’ils se hâtèrent d’engager dans des épreuves nouvellement créées. Des courses de ville à ville eurent d’abord lieu, comme ce Rabat-Casablanca en 1912, sur une distance de 90 km, remporté par une Panhard et Levassor en 5 heures. Les années vingt virent l’introduction de la notion de circuit automobile, suivant en cela la mode en Europe. Ici, point d’autodrome moderne à la Montlhéry ou Monza, mais un tracé empruntant quelques artères de la banlieue d’Anfa à Casablanca, tracé destiné au Grand Prix de Casablanca disputé avec des voitures de Grand Prix comme des Amilcar ou des Bugatti. Parallèlement, le Rallye du Maroc fut créé dans les années trente et, vingt ans plus tard, c’est la ville côtière d’Agadir qui obtient le privilège d’organiser le Grand Prix du Maroc, réservé aux voitures de sport. Ces mêmes autos qui courront aussi sur le circuit d’Ain Diab à Casablanca en 1952. Tout ceci pour rappeler que le Maroc pouvait à bon droit revendiquer une certaine légitimité à organiser une épreuve d’envergure. L’Automobile Club du Maroc (basé à Casablanca, détail d’importance) fit donc une demande officielle auprès de la CSI –avec l’appui apprécié de l’A.C.F. – pour l’organisation d’un Grand Prix du championnat de Formule 1 1957.

la CSI demanda à voir et accorda au Maroc le droit d’organiser un Grand Prix, mais hors-championnat. Si l’expérience se révélait concluante, une épreuve officielle pourrait alors être envisagée pour 1958. Cette perspective allécha la majorité des compétiteurs : sachant qu’un nouveau règlement sur le carburant (1) modifierait considérablement la donne au niveau des moteurs en 1958, les écuries décidèrent de profiter de cette destination inédite comme d’une répétition générale avant une éventuelle édition officielle.

Les pilotes et équipes découvrirent fin octobre 1957 un circuit dessiné avec sérieux, mais somme toute rudimentaire : des stands et tribunes en bois bordaient le front de mer et les 7,610 km du tracé empruntaient les principales avenues de cette banlieue d’Ain Diab, située à l’ouest de Casablanca non loin de celle d’Anfa, avec comme seules protections illusoires quelques bottes de paille disséminées çà et là. Le circuit étant simpliste et extrêmement rapide, il parut évident à chacun que la moindre erreur pourrait avoir de fâcheuses conséquences. Mais finalement, ce n’était pas tellement pire qu’à Pescara, Syracuse, Monaco ou Caen et tout le monde se lança à fond dans la bataille. Tout le monde… ou presque. Une épidémie sournoise de grippe vint frapper plusieurs concurrents, et non des moindres : Hawthorn et Moss restèrent cloués à grelotter au fond de leur lit, et le courageux Collins – atteint du même mal – prit quand même le départ de la course sur sa Ferrari, mais fut victime d’une sortie de route lorsqu’une grosse quinte de toux lui fit lâcher le volant quelques malheureuses secondes ! Passé au travers des miasmes, Jean Behra remporta la course sur sa Maserati, devant l’étoile montante chez Vanwall, Stuart Lewis-Evans. Mis à part Peter Collins et Jean Lucas, aucun accident à déplorer, une organisation apparemment conforme aux canons de l’époque et une épreuve appréciée par tous les participants pour son côté exotique bien agréable en cette fin de championnat. Aucune raison donc pour la CSI de ne pas tenir sa promesse : le Maroc aurait bien l’honneur d’organiser une manche officielle du championnat 1958, et ce serait la dernière. Dans tous les sens du terme, mais ça, personne ne le savait encore.

Les autorités marocaines n’auraient certainement pas osé rêver plus beau scenario lorsqu’elles accueillirent tous les participants de la Formule 1 pour leur Grand Prix se tenant le 19 octobre 1958 : le circuit d’Ain Diab déciderait, ni plus ni moins, de l’attribution des deux titres mondiaux ! Deux, car en plus du traditionnel titre pilotes, venait d’être créé cette année un titre constructeur que se disputaient Ferrari et Vanwall. Et chez les conducteurs, la bataille allait opposer le flamboyant Mike Hawthorn sur Ferrari au surdoué Stirling Moss sur Vanwall, soit deux des plus charismatiques pilotes de l’époque. Que dire de plus ? La fête pouvait commencer !

Sur ce strict plan, ce Grand Prix fut une réussite totale : parades chatoyantes, manifestations colorées, grandes réceptions, visite des haras royaux, présence du roi Mohammed V et de son fils, le prince héritier Moulay Hassan (futur Hassan II), tout fut réuni pour donner un cachet exceptionnel à l’événement. Pour ce qui est de la course elle-même, le bilan fut beaucoup plus mitigé.

Compte tenu des résultats accumulés par les deux prétendants au titre durant cette saison 1958, la stratégie reposait dans les deux camps sur les seconds couteaux : Moss avait gagné trois fois plus de Grand Prix qu’Hawthorn, soit 3 contre 1. Mais ce dernier avait fait preuve d’une régularité de métronome en accumulant les podiums et les meilleurs tours en course (qui rapportaient 1 point à l’époque, rappelons-le) alors que son rival avait un peu fonctionné en « ON/OFF », comme souvent. Moss devait absolument gagner, tout en espérant qu’Hawthorn ne ferait pas mieux que 3e. Chez Ferrari, le petit nouveau Phil Hill avait donc pour mission de partir devant comme un missile pour entraîner Moss à le doubler avec le risque de casse moteur à la clé (les moteurs Vanwall étaient puissants, mais d’une fiabilité assez aléatoire), et chez Vanwall, Brooks devrait tout faire pour se maintenir devant Hawthorn. Cette dernière donnée allait être la raison du drame en devenir.

La course fut d’emblée intense, Moss en tête étant harcelé par Hill, et Brooks, après un mauvais départ, ayant délogé Hawthorn de la troisième place. Moss était dans la forme de ses grands jours, de celle où il pilotait sur un fil sa monoplace avec une époustouflante élégance et contrôlait le rythme avec assurance. Hill ne semblait pas le gêner et, sauf pépin mécanique, il se dirigeait à coup sûr vers une quatrième victoire cette année. Et comme derrière, Brooks contenait Hawthorn, la confiance dans le camp Vanwall augmentait au fil des tours. Malheureusement, ce qu’espérait secrètement Ferrari arriva : trop sollicité, le quatre-cylindres de la Vanwall de Brooks explosa dans un nuage d’huile, le valeureux dentiste (2) ne devant qu’à ses bons réflexes – et à une bonne part de chance – de se sortir indemne de la série de toupies entamée par sa monoplace. Au passage devant les stands, le directeur sportif David Yorke chez Vanwall indiqua alors à Stuart Lewis-Evans de partir en chasse de la Ferrari d’Hawthorn, devenu 2e (après que Hill se soit obligeamment effacé), et donc, virtuellement champion du monde.

La tâche était compliquée pour le pauvre Stuart : il n’était que 5e, derrière Bonnier sur sa BRM et surtout les deux Ferrari de Hill et Hawthorn. De gros bouchons à faire sauter, et il ne restait plus qu’une dizaine de tours. Néanmoins, le frêle Anglais, qui avait prouvé cette année qu’il faudrait compter avec lui dans l’avenir, continuait à pousser et à faire frôler l’aiguille de son compte-tours avec la limite autorisée… peut-être même un peu plus. Personne ne le saurait car le moteur de la Vanwall subit un sort identique à celui de Brooks. Sauf que la chance n’était pas au bord de piste pour Stuart Lewis-Evans : sa voiture s’embrasa et le pilote s’en éjecta, la combinaison en feu. Affolé, il se mit à courir, au lieu de se jeter dans le sable et se rouler par terre comme la raison l’aurait voulu. Mais la raison dans ces cas-là !… Le temps que les commissaires l’atteignent, les flammes avaient fait leur œuvre. Très grièvement brûlé, il fut rapatrié en Angleterre dans le Vickers Viscount personnel de Tony Vandervell, le propriétaire de l’écurie Vanwall. Malgré des greffes de peau, il mourut quelques jours plus tard.

Ainsi tout fut joué sur le circuit d’Ain Diab de Casablanca en cette fin d’après-midi ensoleillée d’octobre 1958 : Stirling Moss gagna la course, mais Mike Hawthorn assura tranquillement la deuxième place qui lui apportait le titre sur un plateau. Vanwall obtint le titre des constructeurs grâce à ses sept victoires, contre deux à Ferrari, mais ce fut là une piètre consolation pour un Tony Vandervell dévasté et usé qui ne se pardonnait pas la mort de Lewis-Evans : quelques jours après la remise des prix à Londres, il annonça qu’il stoppait toute forme de compétition automobile (3).

Quant au Grand Prix du Maroc, il ne fut pas reconduit. Malgré une demande officielle de la part de l’ACM pour 1959, la CSI considéra que l’édition 1958 avait trop laissé la part au hasard et au risque pour accorder à nouveau au royaume chérifien l’organisation d’une manche du championnat du monde : outre Lewis-Evans, de nombreux accidents, dont certains graves (Olivier Gendebien et François Picard furent grièvement blessés), avaient entaché le bon déroulement de l’épreuve et les conditions de sécurité – inexistantes – avaient subitement interpelé les autorités sportives internationales. L’effort et l’intention étaient louables, le Maroc avait réussi son pari d’attirer sur ses terres la discipline la plus emblématique des sports mécaniques, mais l’organisation manquait à tous points de vue de réalisme et de pragmatisme. L’aventure nord-africaine de la Formule 1 se termina sur cette note mi-figue, mi-raisin et ne se réitèrerait plus.

Grand Prix du Maroc 1958 : une finale, et puis c’est tout.
Dans la série « ces Grands Prix d’une seule édition » initiée par l’ami Olivier Favre avec le Questor Grand Prix 1971, penchons-nous aujourd’hui sur le cas d’un pays ambitieux, le Maroc, qui réussit à obtenir non seulement l’organisation d’un Grand Prix de Formule 1, mais en plus celui qui déciderait de l’attribution des titres mondiaux cette année-là. C’était à Casablanca, en 1958.
Pierre Ménard

Un seul Grand Prix ? Les plus attentifs des lecteurs de Classic Courses auront tout de suite froncé les sourcils et relevé la fausse inexactitude : inexactitude car il y eut un premier Grand Prix de Formule 1 à Casablanca en 1957, fausse car ce Grand Prix ne fut pas pris en compte dans le championnat 1957. Et pour être tout à fait exact, disons tout de suite que le Maroc n’en n’était pas à son coup d’essai quant à l’organisation de courses automobiles : depuis sa mise sous la « protection » de la France en 1912, les moteurs n’avaient cessé de vrombir sur les pistes du royaume chérifien.

Les Français débarquèrent donc en Afrique du Nord avec armes et bagages, mais également avec leurs rutilantes automobiles qu’ils se hâtèrent d’engager dans des épreuves nouvellement créées. Des courses de ville à ville eurent d’abord lieu, comme ce Rabat-Casablanca en 1912, sur une distance de 90 km, remporté par une Panhard et Levassor en 5 heures. Les années vingt virent l’introduction de la notion de circuit automobile, suivant en cela la mode en Europe. Ici, point d’autodrome moderne à la Montlhéry ou Monza, mais un tracé empruntant quelques artères de la banlieue d’Anfa à Casablanca, tracé destiné au Grand Prix de Casablanca disputé avec des voitures de Grand Prix comme des Amilcar ou des Bugatti. Parallèlement, le Rallye du Maroc fut créé dans les années trente et, vingt ans plus tard, c’est la ville côtière d’Agadir qui obtient le privilège d’organiser le Grand Prix du Maroc, réservé aux voitures de sport. Ces mêmes autos qui courront aussi sur le circuit d’Ain Diab à Casablanca en 1952. Tout ceci pour rappeler que le Maroc pouvait à bon droit revendiquer une certaine légitimité à organiser une épreuve d’envergure. L’Automobile Club du Maroc (basé à Casablanca, détail d’importance) fit donc une demande officielle auprès de la CSI –avec l’appui apprécié de l’A.C.F. – pour l’organisation d’un Grand Prix du championnat de Formule 1 1957.

la CSI demanda à voir et accorda au Maroc le droit d’organiser un Grand Prix, mais hors-championnat. Si l’expérience se révélait concluante, une épreuve officielle pourrait alors être envisagée pour 1958. Cette perspective allécha la majorité des compétiteurs : sachant qu’un nouveau règlement sur le carburant (1) modifierait considérablement la donne au niveau des moteurs en 1958, les écuries décidèrent de profiter de cette destination inédite comme d’une répétition générale avant une éventuelle édition officielle.

Les pilotes et équipes découvrirent fin octobre 1957 un circuit dessiné avec sérieux, mais somme toute rudimentaire : des stands et tribunes en bois bordaient le front de mer et les 7,610 km du tracé empruntaient les principales avenues de cette banlieue d’Ain Diab, située à l’ouest de Casablanca non loin de celle d’Anfa, avec comme seules protections illusoires quelques bottes de paille disséminées çà et là. Le circuit étant simpliste et extrêmement rapide, il parut évident à chacun que la moindre erreur pourrait avoir de fâcheuses conséquences. Mais finalement, ce n’était pas tellement pire qu’à Pescara, Syracuse, Monaco ou Caen et tout le monde se lança à fond dans la bataille. Tout le monde… ou presque. Une épidémie sournoise de grippe vint frapper plusieurs concurrents, et non des moindres : Hawthorn et Moss restèrent cloués à grelotter au fond de leur lit, et le courageux Collins – atteint du même mal – prit quand même le départ de la course sur sa Ferrari, mais fut victime d’une sortie de route lorsqu’une grosse quinte de toux lui fit lâcher le volant quelques malheureuses secondes ! Passé au travers des miasmes, Jean Behra remporta la course sur sa Maserati, devant l’étoile montante chez Vanwall, Stuart Lewis-Evans. Mis à part Peter Collins et Jean Lucas, aucun accident à déplorer, une organisation apparemment conforme aux canons de l’époque et une épreuve appréciée par tous les participants pour son côté exotique bien agréable en cette fin de championnat. Aucune raison donc pour la CSI de ne pas tenir sa promesse : le Maroc aurait bien l’honneur d’organiser une manche officielle du championnat 1958, et ce serait la dernière. Dans tous les sens du terme, mais ça, personne ne le savait encore.

Les autorités marocaines n’auraient certainement pas osé rêver plus beau scenario lorsqu’elles accueillirent tous les participants de la Formule 1 pour leur Grand Prix se tenant le 19 octobre 1958 : le circuit d’Ain Diab déciderait, ni plus ni moins, de l’attribution des deux titres mondiaux ! Deux, car en plus du traditionnel titre pilotes, venait d’être créé cette année un titre constructeur que se disputaient Ferrari et Vanwall. Et chez les conducteurs, la bataille allait opposer le flamboyant Mike Hawthorn sur Ferrari au surdoué Stirling Moss sur Vanwall, soit deux des plus charismatiques pilotes de l’époque. Que dire de plus ? La fête pouvait commencer !

Sur ce strict plan, ce Grand Prix fut une réussite totale : parades chatoyantes, manifestations colorées, grandes réceptions, visite des haras royaux, présence du roi Mohammed V et de son fils, le prince héritier Moulay Hassan (futur Hassan II), tout fut réuni pour donner un cachet exceptionnel à l’événement. Pour ce qui est de la course elle-même, le bilan fut beaucoup plus mitigé.

Compte tenu des résultats accumulés par les deux prétendants au titre durant cette saison 1958, la stratégie reposait dans les deux camps sur les seconds couteaux : Moss avait gagné trois fois plus de Grand Prix qu’Hawthorn, soit 3 contre 1. Mais ce dernier avait fait preuve d’une régularité de métronome en accumulant les podiums et les meilleurs tours en course (qui rapportaient 1 point à l’époque, rappelons-le) alors que son rival avait un peu fonctionné en « ON/OFF », comme souvent. Moss devait absolument gagner, tout en espérant qu’Hawthorn ne ferait pas mieux que 3e. Chez Ferrari, le petit nouveau Phil Hill avait donc pour mission de partir devant comme un missile pour entraîner Moss à le doubler avec le risque de casse moteur à la clé (les moteurs Vanwall étaient puissants, mais d’une fiabilité assez aléatoire), et chez Vanwall, Brooks devrait tout faire pour se maintenir devant Hawthorn. Cette dernière donnée allait être la raison du drame en devenir.

La course fut d’emblée intense, Moss en tête étant harcelé par Hill, et Brooks, après un mauvais départ, ayant délogé Hawthorn de la troisième place. Moss était dans la forme de ses grands jours, de celle où il pilotait sur un fil sa monoplace avec une époustouflante élégance et contrôlait le rythme avec assurance. Hill ne semblait pas le gêner et, sauf pépin mécanique, il se dirigeait à coup sûr vers une quatrième victoire cette année. Et comme derrière, Brooks contenait Hawthorn, la confiance dans le camp Vanwall augmentait au fil des tours. Malheureusement, ce qu’espérait secrètement Ferrari arriva : trop sollicité, le quatre-cylindres de la Vanwall de Brooks explosa dans un nuage d’huile, le valeureux dentiste (2) ne devant qu’à ses bons réflexes – et à une bonne part de chance – de se sortir indemne de la série de toupies entamée par sa monoplace. Au passage devant les stands, le directeur sportif David Yorke chez Vanwall indiqua alors à Stuart Lewis-Evans de partir en chasse de la Ferrari d’Hawthorn, devenu 2e (après que Hill se soit obligeamment effacé), et donc, virtuellement champion du monde.

La tâche était compliquée pour le pauvre Stuart : il n’était que 5e, derrière Bonnier sur sa BRM et surtout les deux Ferrari de Hill et Hawthorn. De gros bouchons à faire sauter, et il ne restait plus qu’une dizaine de tours. Néanmoins, le frêle Anglais, qui avait prouvé cette année qu’il faudrait compter avec lui dans l’avenir, continuait à pousser et à faire frôler l’aiguille de son compte-tours avec la limite autorisée… peut-être même un peu plus. Personne ne le saurait car le moteur de la Vanwall subit un sort identique à celui de Brooks. Sauf que la chance n’était pas au bord de piste pour Stuart Lewis-Evans : sa voiture s’embrasa et le pilote s’en éjecta, la combinaison en feu. Affolé, il se mit à courir, au lieu de se jeter dans le sable et se rouler par terre comme la raison l’aurait voulu. Mais la raison dans ces cas-là !… Le temps que les commissaires l’atteignent, les flammes avaient fait leur œuvre. Très grièvement brûlé, il fut rapatrié en Angleterre dans le Vickers Viscount personnel de Tony Vandervell, le propriétaire de l’écurie Vanwall. Malgré des greffes de peau, il mourut quelques jours plus tard.

Ainsi tout fut joué sur le circuit d’Ain Diab de Casablanca en cette fin d’après-midi ensoleillée d’octobre 1958 : Stirling Moss gagna la course, mais Mike Hawthorn assura tranquillement la deuxième place qui lui apportait le titre sur un plateau. Vanwall obtint le titre des constructeurs grâce à ses sept victoires, contre deux à Ferrari, mais ce fut là une piètre consolation pour un Tony Vandervell dévasté et usé qui ne se pardonnait pas la mort de Lewis-Evans : quelques jours après la remise des prix à Londres, il annonça qu’il stoppait toute forme de compétition automobile (3).

Quant au Grand Prix du Maroc, il ne fut pas reconduit. Malgré une demande officielle de la part de l’ACM pour 1959, la CSI considéra que l’édition 1958 avait trop laissé la part au hasard et au risque pour accorder à nouveau au royaume chérifien l’organisation d’une manche du championnat du monde : outre Lewis-Evans, de nombreux accidents, dont certains graves (Olivier Gendebien et François Picard furent grièvement blessés), avaient entaché le bon déroulement de l’épreuve et les conditions de sécurité – inexistantes – avaient subitement interpelé les autorités sportives internationales. L’effort et l’intention étaient louables, le Maroc avait réussi son pari d’attirer sur ses terres la discipline la plus emblématique des sports mécaniques, mais l’organisation manquait à tous points de vue de réalisme et de pragmatisme. L’aventure nord-africaine de la Formule 1 se termina sur cette note mi-figue, mi-raisin et ne se réitèrerait plus.

Grand Prix du Maroc 1958 : une finale, et puis c’est tout.
Dans la série « ces Grands Prix d’une seule édition » initiée par l’ami Olivier Favre avec le Questor Grand Prix 1971, penchons-nous aujourd’hui sur le cas d’un pays ambitieux, le Maroc, qui réussit à obtenir non seulement l’organisation d’un Grand Prix de Formule 1, mais en plus celui qui déciderait de l’attribution des titres mondiaux cette année-là. C’était à Casablanca, en 1958.
Pierre Ménard

Un seul Grand Prix ? Les plus attentifs des lecteurs de Classic Courses auront tout de suite froncé les sourcils et relevé la fausse inexactitude : inexactitude car il y eut un premier Grand Prix de Formule 1 à Casablanca en 1957, fausse car ce Grand Prix ne fut pas pris en compte dans le championnat 1957. Et pour être tout à fait exact, disons tout de suite que le Maroc n’en n’était pas à son coup d’essai quant à l’organisation de courses automobiles : depuis sa mise sous la « protection » de la France en 1912, les moteurs n’avaient cessé de vrombir sur les pistes du royaume chérifien.

Les Français débarquèrent donc en Afrique du Nord avec armes et bagages, mais également avec leurs rutilantes automobiles qu’ils se hâtèrent d’engager dans des épreuves nouvellement créées. Des courses de ville à ville eurent d’abord lieu, comme ce Rabat-Casablanca en 1912, sur une distance de 90 km, remporté par une Panhard et Levassor en 5 heures. Les années vingt virent l’introduction de la notion de circuit automobile, suivant en cela la mode en Europe. Ici, point d’autodrome moderne à la Montlhéry ou Monza, mais un tracé empruntant quelques artères de la banlieue d’Anfa à Casablanca, tracé destiné au Grand Prix de Casablanca disputé avec des voitures de Grand Prix comme des Amilcar ou des Bugatti. Parallèlement, le Rallye du Maroc fut créé dans les années trente et, vingt ans plus tard, c’est la ville côtière d’Agadir qui obtient le privilège d’organiser le Grand Prix du Maroc, réservé aux voitures de sport. Ces mêmes autos qui courront aussi sur le circuit d’Ain Diab à Casablanca en 1952. Tout ceci pour rappeler que le Maroc pouvait à bon droit revendiquer une certaine légitimité à organiser une épreuve d’envergure. L’Automobile Club du Maroc (basé à Casablanca, détail d’importance) fit donc une demande officielle auprès de la CSI –avec l’appui apprécié de l’A.C.F. – pour l’organisation d’un Grand Prix du championnat de Formule 1 1957.

la CSI demanda à voir et accorda au Maroc le droit d’organiser un Grand Prix, mais hors-championnat. Si l’expérience se révélait concluante, une épreuve officielle pourrait alors être envisagée pour 1958. Cette perspective allécha la majorité des compétiteurs : sachant qu’un nouveau règlement sur le carburant (1) modifierait considérablement la donne au niveau des moteurs en 1958, les écuries décidèrent de profiter de cette destination inédite comme d’une répétition générale avant une éventuelle édition officielle.

Les pilotes et équipes découvrirent fin octobre 1957 un circuit dessiné avec sérieux, mais somme toute rudimentaire : des stands et tribunes en bois bordaient le front de mer et les 7,610 km du tracé empruntaient les principales avenues de cette banlieue d’Ain Diab, située à l’ouest de Casablanca non loin de celle d’Anfa, avec comme seules protections illusoires quelques bottes de paille disséminées çà et là. Le circuit étant simpliste et extrêmement rapide, il parut évident à chacun que la moindre erreur pourrait avoir de fâcheuses conséquences. Mais finalement, ce n’était pas tellement pire qu’à Pescara, Syracuse, Monaco ou Caen et tout le monde se lança à fond dans la bataille. Tout le monde… ou presque. Une épidémie sournoise de grippe vint frapper plusieurs concurrents, et non des moindres : Hawthorn et Moss restèrent cloués à grelotter au fond de leur lit, et le courageux Collins – atteint du même mal – prit quand même le départ de la course sur sa Ferrari, mais fut victime d’une sortie de route lorsqu’une grosse quinte de toux lui fit lâcher le volant quelques malheureuses secondes ! Passé au travers des miasmes, Jean Behra remporta la course sur sa Maserati, devant l’étoile montante chez Vanwall, Stuart Lewis-Evans. Mis à part Peter Collins et Jean Lucas, aucun accident à déplorer, une organisation apparemment conforme aux canons de l’époque et une épreuve appréciée par tous les participants pour son côté exotique bien agréable en cette fin de championnat. Aucune raison donc pour la CSI de ne pas tenir sa promesse : le Maroc aurait bien l’honneur d’organiser une manche officielle du championnat 1958, et ce serait la dernière. Dans tous les sens du terme, mais ça, personne ne le savait encore.

Les autorités marocaines n’auraient certainement pas osé rêver plus beau scenario lorsqu’elles accueillirent tous les participants de la Formule 1 pour leur Grand Prix se tenant le 19 octobre 1958 : le circuit d’Ain Diab déciderait, ni plus ni moins, de l’attribution des deux titres mondiaux ! Deux, car en plus du traditionnel titre pilotes, venait d’être créé cette année un titre constructeur que se disputaient Ferrari et Vanwall. Et chez les conducteurs, la bataille allait opposer le flamboyant Mike Hawthorn sur Ferrari au surdoué Stirling Moss sur Vanwall, soit deux des plus charismatiques pilotes de l’époque. Que dire de plus ? La fête pouvait commencer !

Sur ce strict plan, ce Grand Prix fut une réussite totale : parades chatoyantes, manifestations colorées, grandes réceptions, visite des haras royaux, présence du roi Mohammed V et de son fils, le prince héritier Moulay Hassan (futur Hassan II), tout fut réuni pour donner un cachet exceptionnel à l’événement. Pour ce qui est de la course elle-même, le bilan fut beaucoup plus mitigé.

Compte tenu des résultats accumulés par les deux prétendants au titre durant cette saison 1958, la stratégie reposait dans les deux camps sur les seconds couteaux : Moss avait gagné trois fois plus de Grand Prix qu’Hawthorn, soit 3 contre 1. Mais ce dernier avait fait preuve d’une régularité de métronome en accumulant les podiums et les meilleurs tours en course (qui rapportaient 1 point à l’époque, rappelons-le) alors que son rival avait un peu fonctionné en « ON/OFF », comme souvent. Moss devait absolument gagner, tout en espérant qu’Hawthorn ne ferait pas mieux que 3e. Chez Ferrari, le petit nouveau Phil Hill avait donc pour mission de partir devant comme un missile pour entraîner Moss à le doubler avec le risque de casse moteur à la clé (les moteurs Vanwall étaient puissants, mais d’une fiabilité assez aléatoire), et chez Vanwall, Brooks devrait tout faire pour se maintenir devant Hawthorn. Cette dernière donnée allait être la raison du drame en devenir.

La course fut d’emblée intense, Moss en tête étant harcelé par Hill, et Brooks, après un mauvais départ, ayant délogé Hawthorn de la troisième place. Moss était dans la forme de ses grands jours, de celle où il pilotait sur un fil sa monoplace avec une époustouflante élégance et contrôlait le rythme avec assurance. Hill ne semblait pas le gêner et, sauf pépin mécanique, il se dirigeait à coup sûr vers une quatrième victoire cette année. Et comme derrière, Brooks contenait Hawthorn, la confiance dans le camp Vanwall augmentait au fil des tours. Malheureusement, ce qu’espérait secrètement Ferrari arriva : trop sollicité, le quatre-cylindres de la Vanwall de Brooks explosa dans un nuage d’huile, le valeureux dentiste (2) ne devant qu’à ses bons réflexes – et à une bonne part de chance – de se sortir indemne de la série de toupies entamée par sa monoplace. Au passage devant les stands, le directeur sportif David Yorke chez Vanwall indiqua alors à Stuart Lewis-Evans de partir en chasse de la Ferrari d’Hawthorn, devenu 2e (après que Hill se soit obligeamment effacé), et donc, virtuellement champion du monde.

La tâche était compliquée pour le pauvre Stuart : il n’était que 5e, derrière Bonnier sur sa BRM et surtout les deux Ferrari de Hill et Hawthorn. De gros bouchons à faire sauter, et il ne restait plus qu’une dizaine de tours. Néanmoins, le frêle Anglais, qui avait prouvé cette année qu’il faudrait compter avec lui dans l’avenir, continuait à pousser et à faire frôler l’aiguille de son compte-tours avec la limite autorisée… peut-être même un peu plus. Personne ne le saurait car le moteur de la Vanwall subit un sort identique à celui de Brooks. Sauf que la chance n’était pas au bord de piste pour Stuart Lewis-Evans : sa voiture s’embrasa et le pilote s’en éjecta, la combinaison en feu. Affolé, il se mit à courir, au lieu de se jeter dans le sable et se rouler par terre comme la raison l’aurait voulu. Mais la raison dans ces cas-là !… Le temps que les commissaires l’atteignent, les flammes avaient fait leur œuvre. Très grièvement brûlé, il fut rapatrié en Angleterre dans le Vickers Viscount personnel de Tony Vandervell, le propriétaire de l’écurie Vanwall. Malgré des greffes de peau, il mourut quelques jours plus tard.

Ainsi tout fut joué sur le circuit d’Ain Diab de Casablanca en cette fin d’après-midi ensoleillée d’octobre 1958 : Stirling Moss gagna la course, mais Mike Hawthorn assura tranquillement la deuxième place qui lui apportait le titre sur un plateau. Vanwall obtint le titre des constructeurs grâce à ses sept victoires, contre deux à Ferrari, mais ce fut là une piètre consolation pour un Tony Vandervell dévasté et usé qui ne se pardonnait pas la mort de Lewis-Evans : quelques jours après la remise des prix à Londres, il annonça qu’il stoppait toute forme de compétition automobile (3).

Quant au Grand Prix du Maroc, il ne fut pas reconduit. Malgré une demande officielle de la part de l’ACM pour 1959, la CSI considéra que l’édition 1958 avait trop laissé la part au hasard et au risque pour accorder à nouveau au royaume chérifien l’organisation d’une manche du championnat du monde : outre Lewis-Evans, de nombreux accidents, dont certains graves (Olivier Gendebien et François Picard furent grièvement blessés), avaient entaché le bon déroulement de l’épreuve et les conditions de sécurité – inexistantes – avaient subitement interpelé les autorités sportives internationales. L’effort et l’intention étaient louables, le Maroc avait réussi son pari d’attirer sur ses terres la discipline la plus emblématique des sports mécaniques, mais l’organisation manquait à tous points de vue de réalisme et de pragmatisme. L’aventure nord-africaine de la Formule 1 se termina sur cette note mi-figue, mi-raisin et ne se réitèrerait plus.

Grand Prix du Maroc 1958 : une finale, et puis c’est tout.
Dans la série « ces Grands Prix d’une seule édition » initiée par l’ami Olivier Favre avec le Questor Grand Prix 1971, penchons-nous aujourd’hui sur le cas d’un pays ambitieux, le Maroc, qui réussit à obtenir non seulement l’organisation d’un Grand Prix de Formule 1, mais en plus celui qui déciderait de l’attribution des titres mondiaux cette année-là. C’était à Casablanca, en 1958.
Pierre Ménard

Un seul Grand Prix ? Les plus attentifs des lecteurs de Classic Courses auront tout de suite froncé les sourcils et relevé la fausse inexactitude : inexactitude car il y eut un premier Grand Prix de Formule 1 à Casablanca en 1957, fausse car ce Grand Prix ne fut pas pris en compte dans le championnat 1957. Et pour être tout à fait exact, disons tout de suite que le Maroc n’en n’était pas à son coup d’essai quant à l’organisation de courses automobiles : depuis sa mise sous la « protection » de la France en 1912, les moteurs n’avaient cessé de vrombir sur les pistes du royaume chérifien.

Les Français débarquèrent donc en Afrique du Nord avec armes et bagages, mais également avec leurs rutilantes automobiles qu’ils se hâtèrent d’engager dans des épreuves nouvellement créées. Des courses de ville à ville eurent d’abord lieu, comme ce Rabat-Casablanca en 1912, sur une distance de 90 km, remporté par une Panhard et Levassor en 5 heures. Les années vingt virent l’introduction de la notion de circuit automobile, suivant en cela la mode en Europe. Ici, point d’autodrome moderne à la Montlhéry ou Monza, mais un tracé empruntant quelques artères de la banlieue d’Anfa à Casablanca, tracé destiné au Grand Prix de Casablanca disputé avec des voitures de Grand Prix comme des Amilcar ou des Bugatti. Parallèlement, le Rallye du Maroc fut créé dans les années trente et, vingt ans plus tard, c’est la ville côtière d’Agadir qui obtient le privilège d’organiser le Grand Prix du Maroc, réservé aux voitures de sport. Ces mêmes autos qui courront aussi sur le circuit d’Ain Diab à Casablanca en 1952. Tout ceci pour rappeler que le Maroc pouvait à bon droit revendiquer une certaine légitimité à organiser une épreuve d’envergure. L’Automobile Club du Maroc (basé à Casablanca, détail d’importance) fit donc une demande officielle auprès de la CSI –avec l’appui apprécié de l’A.C.F. – pour l’organisation d’un Grand Prix du championnat de Formule 1 1957.

la CSI demanda à voir et accorda au Maroc le droit d’organiser un Grand Prix, mais hors-championnat. Si l’expérience se révélait concluante, une épreuve officielle pourrait alors être envisagée pour 1958. Cette perspective allécha la majorité des compétiteurs : sachant qu’un nouveau règlement sur le carburant (1) modifierait considérablement la donne au niveau des moteurs en 1958, les écuries décidèrent de profiter de cette destination inédite comme d’une répétition générale avant une éventuelle édition officielle.

Les pilotes et équipes découvrirent fin octobre 1957 un circuit dessiné avec sérieux, mais somme toute rudimentaire : des stands et tribunes en bois bordaient le front de mer et les 7,610 km du tracé empruntaient les principales avenues de cette banlieue d’Ain Diab, située à l’ouest de Casablanca non loin de celle d’Anfa, avec comme seules protections illusoires quelques bottes de paille disséminées çà et là. Le circuit étant simpliste et extrêmement rapide, il parut évident à chacun que la moindre erreur pourrait avoir de fâcheuses conséquences. Mais finalement, ce n’était pas tellement pire qu’à Pescara, Syracuse, Monaco ou Caen et tout le monde se lança à fond dans la bataille. Tout le monde… ou presque. Une épidémie sournoise de grippe vint frapper plusieurs concurrents, et non des moindres : Hawthorn et Moss restèrent cloués à grelotter au fond de leur lit, et le courageux Collins – atteint du même mal – prit quand même le départ de la course sur sa Ferrari, mais fut victime d’une sortie de route lorsqu’une grosse quinte de toux lui fit lâcher le volant quelques malheureuses secondes ! Passé au travers des miasmes, Jean Behra remporta la course sur sa Maserati, devant l’étoile montante chez Vanwall, Stuart Lewis-Evans. Mis à part Peter Collins et Jean Lucas, aucun accident à déplorer, une organisation apparemment conforme aux canons de l’époque et une épreuve appréciée par tous les participants pour son côté exotique bien agréable en cette fin de championnat. Aucune raison donc pour la CSI de ne pas tenir sa promesse : le Maroc aurait bien l’honneur d’organiser une manche officielle du championnat 1958, et ce serait la dernière. Dans tous les sens du terme, mais ça, personne ne le savait encore.

Les autorités marocaines n’auraient certainement pas osé rêver plus beau scenario lorsqu’elles accueillirent tous les participants de la Formule 1 pour leur Grand Prix se tenant le 19 octobre 1958 : le circuit d’Ain Diab déciderait, ni plus ni moins, de l’attribution des deux titres mondiaux ! Deux, car en plus du traditionnel titre pilotes, venait d’être créé cette année un titre constructeur que se disputaient Ferrari et Vanwall. Et chez les conducteurs, la bataille allait opposer le flamboyant Mike Hawthorn sur Ferrari au surdoué Stirling Moss sur Vanwall, soit deux des plus charismatiques pilotes de l’époque. Que dire de plus ? La fête pouvait commencer !

Sur ce strict plan, ce Grand Prix fut une réussite totale : parades chatoyantes, manifestations colorées, grandes réceptions, visite des haras royaux, présence du roi Mohammed V et de son fils, le prince héritier Moulay Hassan (futur Hassan II), tout fut réuni pour donner un cachet exceptionnel à l’événement. Pour ce qui est de la course elle-même, le bilan fut beaucoup plus mitigé.

Compte tenu des résultats accumulés par les deux prétendants au titre durant cette saison 1958, la stratégie reposait dans les deux camps sur les seconds couteaux : Moss avait gagné trois fois plus de Grand Prix qu’Hawthorn, soit 3 contre 1. Mais ce dernier avait fait preuve d’une régularité de métronome en accumulant les podiums et les meilleurs tours en course (qui rapportaient 1 point à l’époque, rappelons-le) alors que son rival avait un peu fonctionné en « ON/OFF », comme souvent. Moss devait absolument gagner, tout en espérant qu’Hawthorn ne ferait pas mieux que 3e. Chez Ferrari, le petit nouveau Phil Hill avait donc pour mission de partir devant comme un missile pour entraîner Moss à le doubler avec le risque de casse moteur à la clé (les moteurs Vanwall étaient puissants, mais d’une fiabilité assez aléatoire), et chez Vanwall, Brooks devrait tout faire pour se maintenir devant Hawthorn. Cette dernière donnée allait être la raison du drame en devenir.

La course fut d’emblée intense, Moss en tête étant harcelé par Hill, et Brooks, après un mauvais départ, ayant délogé Hawthorn de la troisième place. Moss était dans la forme de ses grands jours, de celle où il pilotait sur un fil sa monoplace avec une époustouflante élégance et contrôlait le rythme avec assurance. Hill ne semblait pas le gêner et, sauf pépin mécanique, il se dirigeait à coup sûr vers une quatrième victoire cette année. Et comme derrière, Brooks contenait Hawthorn, la confiance dans le camp Vanwall augmentait au fil des tours. Malheureusement, ce qu’espérait secrètement Ferrari arriva : trop sollicité, le quatre-cylindres de la Vanwall de Brooks explosa dans un nuage d’huile, le valeureux dentiste (2) ne devant qu’à ses bons réflexes – et à une bonne part de chance – de se sortir indemne de la série de toupies entamée par sa monoplace. Au passage devant les stands, le directeur sportif David Yorke chez Vanwall indiqua alors à Stuart Lewis-Evans de partir en chasse de la Ferrari d’Hawthorn, devenu 2e (après que Hill se soit obligeamment effacé), et donc, virtuellement champion du monde.

La tâche était compliquée pour le pauvre Stuart : il n’était que 5e, derrière Bonnier sur sa BRM et surtout les deux Ferrari de Hill et Hawthorn. De gros bouchons à faire sauter, et il ne restait plus qu’une dizaine de tours. Néanmoins, le frêle Anglais, qui avait prouvé cette année qu’il faudrait compter avec lui dans l’avenir, continuait à pousser et à faire frôler l’aiguille de son compte-tours avec la limite autorisée… peut-être même un peu plus. Personne ne le saurait car le moteur de la Vanwall subit un sort identique à celui de Brooks. Sauf que la chance n’était pas au bord de piste pour Stuart Lewis-Evans : sa voiture s’embrasa et le pilote s’en éjecta, la combinaison en feu. Affolé, il se mit à courir, au lieu de se jeter dans le sable et se rouler par terre comme la raison l’aurait voulu. Mais la raison dans ces cas-là !… Le temps que les commissaires l’atteignent, les flammes avaient fait leur œuvre. Très grièvement brûlé, il fut rapatrié en Angleterre dans le Vickers Viscount personnel de Tony Vandervell, le propriétaire de l’écurie Vanwall. Malgré des greffes de peau, il mourut quelques jours plus tard.

Ainsi tout fut joué sur le circuit d’Ain Diab de Casablanca en cette fin d’après-midi ensoleillée d’octobre 1958 : Stirling Moss gagna la course, mais Mike Hawthorn assura tranquillement la deuxième place qui lui apportait le titre sur un plateau. Vanwall obtint le titre des constructeurs grâce à ses sept victoires, contre deux à Ferrari, mais ce fut là une piètre consolation pour un Tony Vandervell dévasté et usé qui ne se pardonnait pas la mort de Lewis-Evans : quelques jours après la remise des prix à Londres, il annonça qu’il stoppait toute forme de compétition automobile (3).

Quant au Grand Prix du Maroc, il ne fut pas reconduit. Malgré une demande officielle de la part de l’ACM pour 1959, la CSI considéra que l’édition 1958 avait trop laissé la part au hasard et au risque pour accorder à nouveau au royaume chérifien l’organisation d’une manche du championnat du monde : outre Lewis-Evans, de nombreux accidents, dont certains graves (Olivier Gendebien et François Picard furent grièvement blessés), avaient entaché le bon déroulement de l’épreuve et les conditions de sécurité – inexistantes – avaient subitement interpelé les autorités sportives internationales. L’effort et l’intention étaient louables, le Maroc avait réussi son pari d’attirer sur ses terres la discipline la plus emblématique des sports mécaniques, mais l’organisation manquait à tous points de vue de réalisme et de pragmatisme. L’aventure nord-africaine de la Formule 1 se termina sur cette note mi-figue, mi-raisin et ne se réitèrerait plus.

Grand Prix du Maroc 1958 : une finale, et puis c’est tout.
Dans la série « ces Grands Prix d’une seule édition » initiée par l’ami Olivier Favre avec le Questor Grand Prix 1971, penchons-nous aujourd’hui sur le cas d’un pays ambitieux, le Maroc, qui réussit à obtenir non seulement l’organisation d’un Grand Prix de Formule 1, mais en plus celui qui déciderait de l’attribution des titres mondiaux cette année-là. C’était à Casablanca, en 1958.
Pierre Ménard

Un seul Grand Prix ? Les plus attentifs des lecteurs de Classic Courses auront tout de suite froncé les sourcils et relevé la fausse inexactitude : inexactitude car il y eut un premier Grand Prix de Formule 1 à Casablanca en 1957, fausse car ce Grand Prix ne fut pas pris en compte dans le championnat 1957. Et pour être tout à fait exact, disons tout de suite que le Maroc n’en n’était pas à son coup d’essai quant à l’organisation de courses automobiles : depuis sa mise sous la « protection » de la France en 1912, les moteurs n’avaient cessé de vrombir sur les pistes du royaume chérifien.

Les Français débarquèrent donc en Afrique du Nord avec armes et bagages, mais également avec leurs rutilantes automobiles qu’ils se hâtèrent d’engager dans des épreuves nouvellement créées. Des courses de ville à ville eurent d’abord lieu, comme ce Rabat-Casablanca en 1912, sur une distance de 90 km, remporté par une Panhard et Levassor en 5 heures. Les années vingt virent l’introduction de la notion de circuit automobile, suivant en cela la mode en Europe. Ici, point d’autodrome moderne à la Montlhéry ou Monza, mais un tracé empruntant quelques artères de la banlieue d’Anfa à Casablanca, tracé destiné au Grand Prix de Casablanca disputé avec des voitures de Grand Prix comme des Amilcar ou des Bugatti. Parallèlement, le Rallye du Maroc fut créé dans les années trente et, vingt ans plus tard, c’est la ville côtière d’Agadir qui obtient le privilège d’organiser le Grand Prix du Maroc, réservé aux voitures de sport. Ces mêmes autos qui courront aussi sur le circuit d’Ain Diab à Casablanca en 1952. Tout ceci pour rappeler que le Maroc pouvait à bon droit revendiquer une certaine légitimité à organiser une épreuve d’envergure. L’Automobile Club du Maroc (basé à Casablanca, détail d’importance) fit donc une demande officielle auprès de la CSI –avec l’appui apprécié de l’A.C.F. – pour l’organisation d’un Grand Prix du championnat de Formule 1 1957.

la CSI demanda à voir et accorda au Maroc le droit d’organiser un Grand Prix, mais hors-championnat. Si l’expérience se révélait concluante, une épreuve officielle pourrait alors être envisagée pour 1958. Cette perspective allécha la majorité des compétiteurs : sachant qu’un nouveau règlement sur le carburant (1) modifierait considérablement la donne au niveau des moteurs en 1958, les écuries décidèrent de profiter de cette destination inédite comme d’une répétition générale avant une éventuelle édition officielle.

Les pilotes et équipes découvrirent fin octobre 1957 un circuit dessiné avec sérieux, mais somme toute rudimentaire : des stands et tribunes en bois bordaient le front de mer et les 7,610 km du tracé empruntaient les principales avenues de cette banlieue d’Ain Diab, située à l’ouest de Casablanca non loin de celle d’Anfa, avec comme seules protections illusoires quelques bottes de paille disséminées çà et là. Le circuit étant simpliste et extrêmement rapide, il parut évident à chacun que la moindre erreur pourrait avoir de fâcheuses conséquences. Mais finalement, ce n’était pas tellement pire qu’à Pescara, Syracuse, Monaco ou Caen et tout le monde se lança à fond dans la bataille. Tout le monde… ou presque. Une épidémie sournoise de grippe vint frapper plusieurs concurrents, et non des moindres : Hawthorn et Moss restèrent cloués à grelotter au fond de leur lit, et le courageux Collins – atteint du même mal – prit quand même le départ de la course sur sa Ferrari, mais fut victime d’une sortie de route lorsqu’une grosse quinte de toux lui fit lâcher le volant quelques malheureuses secondes ! Passé au travers des miasmes, Jean Behra remporta la course sur sa Maserati, devant l’étoile montante chez Vanwall, Stuart Lewis-Evans. Mis à part Peter Collins et Jean Lucas, aucun accident à déplorer, une organisation apparemment conforme aux canons de l’époque et une épreuve appréciée par tous les participants pour son côté exotique bien agréable en cette fin de championnat. Aucune raison donc pour la CSI de ne pas tenir sa promesse : le Maroc aurait bien l’honneur d’organiser une manche officielle du championnat 1958, et ce serait la dernière. Dans tous les sens du terme, mais ça, personne ne le savait encore.

Les autorités marocaines n’auraient certainement pas osé rêver plus beau scenario lorsqu’elles accueillirent tous les participants de la Formule 1 pour leur Grand Prix se tenant le 19 octobre 1958 : le circuit d’Ain Diab déciderait, ni plus ni moins, de l’attribution des deux titres mondiaux ! Deux, car en plus du traditionnel titre pilotes, venait d’être créé cette année un titre constructeur que se disputaient Ferrari et Vanwall. Et chez les conducteurs, la bataille allait opposer le flamboyant Mike Hawthorn sur Ferrari au surdoué Stirling Moss sur Vanwall, soit deux des plus charismatiques pilotes de l’époque. Que dire de plus ? La fête pouvait commencer !

Sur ce strict plan, ce Grand Prix fut une réussite totale : parades chatoyantes, manifestations colorées, grandes réceptions, visite des haras royaux, présence du roi Mohammed V et de son fils, le prince héritier Moulay Hassan (futur Hassan II), tout fut réuni pour donner un cachet exceptionnel à l’événement. Pour ce qui est de la course elle-même, le bilan fut beaucoup plus mitigé.

Compte tenu des résultats accumulés par les deux prétendants au titre durant cette saison 1958, la stratégie reposait dans les deux camps sur les seconds couteaux : Moss avait gagné trois fois plus de Grand Prix qu’Hawthorn, soit 3 contre 1. Mais ce dernier avait fait preuve d’une régularité de métronome en accumulant les podiums et les meilleurs tours en course (qui rapportaient 1 point à l’époque, rappelons-le) alors que son rival avait un peu fonctionné en « ON/OFF », comme souvent. Moss devait absolument gagner, tout en espérant qu’Hawthorn ne ferait pas mieux que 3e. Chez Ferrari, le petit nouveau Phil Hill avait donc pour mission de partir devant comme un missile pour entraîner Moss à le doubler avec le risque de casse moteur à la clé (les moteurs Vanwall étaient puissants, mais d’une fiabilité assez aléatoire), et chez Vanwall, Brooks devrait tout faire pour se maintenir devant Hawthorn. Cette dernière donnée allait être la raison du drame en devenir.

La course fut d’emblée intense, Moss en tête étant harcelé par Hill, et Brooks, après un mauvais départ, ayant délogé Hawthorn de la troisième place. Moss était dans la forme de ses grands jours, de celle où il pilotait sur un fil sa monoplace avec une époustouflante élégance et contrôlait le rythme avec assurance. Hill ne semblait pas le gêner et, sauf pépin mécanique, il se dirigeait à coup sûr vers une quatrième victoire cette année. Et comme derrière, Brooks contenait Hawthorn, la confiance dans le camp Vanwall augmentait au fil des tours. Malheureusement, ce qu’espérait secrètement Ferrari arriva : trop sollicité, le quatre-cylindres de la Vanwall de Brooks explosa dans un nuage d’huile, le valeureux dentiste (2) ne devant qu’à ses bons réflexes – et à une bonne part de chance – de se sortir indemne de la série de toupies entamée par sa monoplace. Au passage devant les stands, le directeur sportif David Yorke chez Vanwall indiqua alors à Stuart Lewis-Evans de partir en chasse de la Ferrari d’Hawthorn, devenu 2e (après que Hill se soit obligeamment effacé), et donc, virtuellement champion du monde.

La tâche était compliquée pour le pauvre Stuart : il n’était que 5e, derrière Bonnier sur sa BRM et surtout les deux Ferrari de Hill et Hawthorn. De gros bouchons à faire sauter, et il ne restait plus qu’une dizaine de tours. Néanmoins, le frêle Anglais, qui avait prouvé cette année qu’il faudrait compter avec lui dans l’avenir, continuait à pousser et à faire frôler l’aiguille de son compte-tours avec la limite autorisée… peut-être même un peu plus. Personne ne le saurait car le moteur de la Vanwall subit un sort identique à celui de Brooks. Sauf que la chance n’était pas au bord de piste pour Stuart Lewis-Evans : sa voiture s’embrasa et le pilote s’en éjecta, la combinaison en feu. Affolé, il se mit à courir, au lieu de se jeter dans le sable et se rouler par terre comme la raison l’aurait voulu. Mais la raison dans ces cas-là !… Le temps que les commissaires l’atteignent, les flammes avaient fait leur œuvre. Très grièvement brûlé, il fut rapatrié en Angleterre dans le Vickers Viscount personnel de Tony Vandervell, le propriétaire de l’écurie Vanwall. Malgré des greffes de peau, il mourut quelques jours plus tard.

Ainsi tout fut joué sur le circuit d’Ain Diab de Casablanca en cette fin d’après-midi ensoleillée d’octobre 1958 : Stirling Moss gagna la course, mais Mike Hawthorn assura tranquillement la deuxième place qui lui apportait le titre sur un plateau. Vanwall obtint le titre des constructeurs grâce à ses sept victoires, contre deux à Ferrari, mais ce fut là une piètre consolation pour un Tony Vandervell dévasté et usé qui ne se pardonnait pas la mort de Lewis-Evans : quelques jours après la remise des prix à Londres, il annonça qu’il stoppait toute forme de compétition automobile (3).

Quant au Grand Prix du Maroc, il ne fut pas reconduit. Malgré une demande officielle de la part de l’ACM pour 1959, la CSI considéra que l’édition 1958 avait trop laissé la part au hasard et au risque pour accorder à nouveau au royaume chérifien l’organisation d’une manche du championnat du monde : outre Lewis-Evans, de nombreux accidents, dont certains graves (Olivier Gendebien et François Picard furent grièvement blessés), avaient entaché le bon déroulement de l’épreuve et les conditions de sécurité – inexistantes – avaient subitement interpelé les autorités sportives internationales. L’effort et l’intention étaient louables, le Maroc avait réussi son pari d’attirer sur ses terres la discipline la plus emblématique des sports mécaniques, mais l’organisation manquait à tous points de vue de réalisme et de pragmatisme. L’aventure nord-africaine de la Formule 1 se termina sur cette note mi-figue, mi-raisin et ne se réitèrerait plus.

Grand Prix du Maroc 1958 : une finale, et puis c’est tout.
Dans la série « ces Grands Prix d’une seule édition » initiée par l’ami Olivier Favre avec le Questor Grand Prix 1971, penchons-nous aujourd’hui sur le cas d’un pays ambitieux, le Maroc, qui réussit à obtenir non seulement l’organisation d’un Grand Prix de Formule 1, mais en plus celui qui déciderait de l’attribution des titres mondiaux cette année-là. C’était à Casablanca, en 1958.
Pierre Ménard

Un seul Grand Prix ? Les plus attentifs des lecteurs de Classic Courses auront tout de suite froncé les sourcils et relevé la fausse inexactitude : inexactitude car il y eut un premier Grand Prix de Formule 1 à Casablanca en 1957, fausse car ce Grand Prix ne fut pas pris en compte dans le championnat 1957. Et pour être tout à fait exact, disons tout de suite que le Maroc n’en n’était pas à son coup d’essai quant à l’organisation de courses automobiles : depuis sa mise sous la « protection » de la France en 1912, les moteurs n’avaient cessé de vrombir sur les pistes du royaume chérifien.

Les Français débarquèrent donc en Afrique du Nord avec armes et bagages, mais également avec leurs rutilantes automobiles qu’ils se hâtèrent d’engager dans des épreuves nouvellement créées. Des courses de ville à ville eurent d’abord lieu, comme ce Rabat-Casablanca en 1912, sur une distance de 90 km, remporté par une Panhard et Levassor en 5 heures. Les années vingt virent l’introduction de la notion de circuit automobile, suivant en cela la mode en Europe. Ici, point d’autodrome moderne à la Montlhéry ou Monza, mais un tracé empruntant quelques artères de la banlieue d’Anfa à Casablanca, tracé destiné au Grand Prix de Casablanca disputé avec des voitures de Grand Prix comme des Amilcar ou des Bugatti. Parallèlement, le Rallye du Maroc fut créé dans les années trente et, vingt ans plus tard, c’est la ville côtière d’Agadir qui obtient le privilège d’organiser le Grand Prix du Maroc, réservé aux voitures de sport. Ces mêmes autos qui courront aussi sur le circuit d’Ain Diab à Casablanca en 1952. Tout ceci pour rappeler que le Maroc pouvait à bon droit revendiquer une certaine légitimité à organiser une épreuve d’envergure. L’Automobile Club du Maroc (basé à Casablanca, détail d’importance) fit donc une demande officielle auprès de la CSI –avec l’appui apprécié de l’A.C.F. – pour l’organisation d’un Grand Prix du championnat de Formule 1 1957.

la CSI demanda à voir et accorda au Maroc le droit d’organiser un Grand Prix, mais hors-championnat. Si l’expérience se révélait concluante, une épreuve officielle pourrait alors être envisagée pour 1958. Cette perspective allécha la majorité des compétiteurs : sachant qu’un nouveau règlement sur le carburant (1) modifierait considérablement la donne au niveau des moteurs en 1958, les écuries décidèrent de profiter de cette destination inédite comme d’une répétition générale avant une éventuelle édition officielle.

Les pilotes et équipes découvrirent fin octobre 1957 un circuit dessiné avec sérieux, mais somme toute rudimentaire : des stands et tribunes en bois bordaient le front de mer et les 7,610 km du tracé empruntaient les principales avenues de cette banlieue d’Ain Diab, située à l’ouest de Casablanca non loin de celle d’Anfa, avec comme seules protections illusoires quelques bottes de paille disséminées çà et là. Le circuit étant simpliste et extrêmement rapide, il parut évident à chacun que la moindre erreur pourrait avoir de fâcheuses conséquences. Mais finalement, ce n’était pas tellement pire qu’à Pescara, Syracuse, Monaco ou Caen et tout le monde se lança à fond dans la bataille. Tout le monde… ou presque. Une épidémie sournoise de grippe vint frapper plusieurs concurrents, et non des moindres : Hawthorn et Moss restèrent cloués à grelotter au fond de leur lit, et le courageux Collins – atteint du même mal – prit quand même le départ de la course sur sa Ferrari, mais fut victime d’une sortie de route lorsqu’une grosse quinte de toux lui fit lâcher le volant quelques malheureuses secondes ! Passé au travers des miasmes, Jean Behra remporta la course sur sa Maserati, devant l’étoile montante chez Vanwall, Stuart Lewis-Evans. Mis à part Peter Collins et Jean Lucas, aucun accident à déplorer, une organisation apparemment conforme aux canons de l’époque et une épreuve appréciée par tous les participants pour son côté exotique bien agréable en cette fin de championnat. Aucune raison donc pour la CSI de ne pas tenir sa promesse : le Maroc aurait bien l’honneur d’organiser une manche officielle du championnat 1958, et ce serait la dernière. Dans tous les sens du terme, mais ça, personne ne le savait encore.

Les autorités marocaines n’auraient certainement pas osé rêver plus beau scenario lorsqu’elles accueillirent tous les participants de la Formule 1 pour leur Grand Prix se tenant le 19 octobre 1958 : le circuit d’Ain Diab déciderait, ni plus ni moins, de l’attribution des deux titres mondiaux ! Deux, car en plus du traditionnel titre pilotes, venait d’être créé cette année un titre constructeur que se disputaient Ferrari et Vanwall. Et chez les conducteurs, la bataille allait opposer le flamboyant Mike Hawthorn sur Ferrari au surdoué Stirling Moss sur Vanwall, soit deux des plus charismatiques pilotes de l’époque. Que dire de plus ? La fête pouvait commencer !

Sur ce strict plan, ce Grand Prix fut une réussite totale : parades chatoyantes, manifestations colorées, grandes réceptions, visite des haras royaux, présence du roi Mohammed V et de son fils, le prince héritier Moulay Hassan (futur Hassan II), tout fut réuni pour donner un cachet exceptionnel à l’événement. Pour ce qui est de la course elle-même, le bilan fut beaucoup plus mitigé.

Compte tenu des résultats accumulés par les deux prétendants au titre durant cette saison 1958, la stratégie reposait dans les deux camps sur les seconds couteaux : Moss avait gagné trois fois plus de Grand Prix qu’Hawthorn, soit 3 contre 1. Mais ce dernier avait fait preuve d’une régularité de métronome en accumulant les podiums et les meilleurs tours en course (qui rapportaient 1 point à l’époque, rappelons-le) alors que son rival avait un peu fonctionné en « ON/OFF », comme souvent. Moss devait absolument gagner, tout en espérant qu’Hawthorn ne ferait pas mieux que 3e. Chez Ferrari, le petit nouveau Phil Hill avait donc pour mission de partir devant comme un missile pour entraîner Moss à le doubler avec le risque de casse moteur à la clé (les moteurs Vanwall étaient puissants, mais d’une fiabilité assez aléatoire), et chez Vanwall, Brooks devrait tout faire pour se maintenir devant Hawthorn. Cette dernière donnée allait être la raison du drame en devenir.

La course fut d’emblée intense, Moss en tête étant harcelé par Hill, et Brooks, après un mauvais départ, ayant délogé Hawthorn de la troisième place. Moss était dans la forme de ses grands jours, de celle où il pilotait sur un fil sa monoplace avec une époustouflante élégance et contrôlait le rythme avec assurance. Hill ne semblait pas le gêner et, sauf pépin mécanique, il se dirigeait à coup sûr vers une quatrième victoire cette année. Et comme derrière, Brooks contenait Hawthorn, la confiance dans le camp Vanwall augmentait au fil des tours. Malheureusement, ce qu’espérait secrètement Ferrari arriva : trop sollicité, le quatre-cylindres de la Vanwall de Brooks explosa dans un nuage d’huile, le valeureux dentiste (2) ne devant qu’à ses bons réflexes – et à une bonne part de chance – de se sortir indemne de la série de toupies entamée par sa monoplace. Au passage devant les stands, le directeur sportif David Yorke chez Vanwall indiqua alors à Stuart Lewis-Evans de partir en chasse de la Ferrari d’Hawthorn, devenu 2e (après que Hill se soit obligeamment effacé), et donc, virtuellement champion du monde.

La tâche était compliquée pour le pauvre Stuart : il n’était que 5e, derrière Bonnier sur sa BRM et surtout les deux Ferrari de Hill et Hawthorn. De gros bouchons à faire sauter, et il ne restait plus qu’une dizaine de tours. Néanmoins, le frêle Anglais, qui avait prouvé cette année qu’il faudrait compter avec lui dans l’avenir, continuait à pousser et à faire frôler l’aiguille de son compte-tours avec la limite autorisée… peut-être même un peu plus. Personne ne le saurait car le moteur de la Vanwall subit un sort identique à celui de Brooks. Sauf que la chance n’était pas au bord de piste pour Stuart Lewis-Evans : sa voiture s’embrasa et le pilote s’en éjecta, la combinaison en feu. Affolé, il se mit à courir, au lieu de se jeter dans le sable et se rouler par terre comme la raison l’aurait voulu. Mais la raison dans ces cas-là !… Le temps que les commissaires l’atteignent, les flammes avaient fait leur œuvre. Très grièvement brûlé, il fut rapatrié en Angleterre dans le Vickers Viscount personnel de Tony Vandervell, le propriétaire de l’écurie Vanwall. Malgré des greffes de peau, il mourut quelques jours plus tard.

Ainsi tout fut joué sur le circuit d’Ain Diab de Casablanca en cette fin d’après-midi ensoleillée d’octobre 1958 : Stirling Moss gagna la course, mais Mike Hawthorn assura tranquillement la deuxième place qui lui apportait le titre sur un plateau. Vanwall obtint le titre des constructeurs grâce à ses sept victoires, contre deux à Ferrari, mais ce fut là une piètre consolation pour un Tony Vandervell dévasté et usé qui ne se pardonnait pas la mort de Lewis-Evans : quelques jours après la remise des prix à Londres, il annonça qu’il stoppait toute forme de compétition automobile (3).

Quant au Grand Prix du Maroc, il ne fut pas reconduit. Malgré une demande officielle de la part de l’ACM pour 1959, la CSI considéra que l’édition 1958 avait trop laissé la part au hasard et au risque pour accorder à nouveau au royaume chérifien l’organisation d’une manche du championnat du monde : outre Lewis-Evans, de nombreux accidents, dont certains graves (Olivier Gendebien et François Picard furent grièvement blessés), avaient entaché le bon déroulement de l’épreuve et les conditions de sécurité – inexistantes – avaient subitement interpelé les autorités sportives internationales. L’effort et l’intention étaient louables, le Maroc avait réussi son pari d’attirer sur ses terres la discipline la plus emblématique des sports mécaniques, mais l’organisation manquait à tous points de vue de réalisme et de pragmatisme. L’aventure nord-africaine de la Formule 1 se termina sur cette note mi-figue, mi-raisin et ne se réitèrerait plus.

Grand Prix du Maroc 1958 : une finale, et puis c’est tout.
Dans la série « ces Grands Prix d’une seule édition » initiée par l’ami Olivier Favre avec le Questor Grand Prix 1971, penchons-nous aujourd’hui sur le cas d’un pays ambitieux, le Maroc, qui réussit à obtenir non seulement l’organisation d’un Grand Prix de Formule 1, mais en plus celui qui déciderait de l’attribution des titres mondiaux cette année-là. C’était à Casablanca, en 1958.
Pierre Ménard

Un seul Grand Prix ? Les plus attentifs des lecteurs de Classic Courses auront tout de suite froncé les sourcils et relevé la fausse inexactitude : inexactitude car il y eut un premier Grand Prix de Formule 1 à Casablanca en 1957, fausse car ce Grand Prix ne fut pas pris en compte dans le championnat 1957. Et pour être tout à fait exact, disons tout de suite que le Maroc n’en n’était pas à son coup d’essai quant à l’organisation de courses automobiles : depuis sa mise sous la « protection » de la France en 1912, les moteurs n’avaient cessé de vrombir sur les pistes du royaume chérifien.

Les Français débarquèrent donc en Afrique du Nord avec armes et bagages, mais également avec leurs rutilantes automobiles qu’ils se hâtèrent d’engager dans des épreuves nouvellement créées. Des courses de ville à ville eurent d’abord lieu, comme ce Rabat-Casablanca en 1912, sur une distance de 90 km, remporté par une Panhard et Levassor en 5 heures. Les années vingt virent l’introduction de la notion de circuit automobile, suivant en cela la mode en Europe. Ici, point d’autodrome moderne à la Montlhéry ou Monza, mais un tracé empruntant quelques artères de la banlieue d’Anfa à Casablanca, tracé destiné au Grand Prix de Casablanca disputé avec des voitures de Grand Prix comme des Amilcar ou des Bugatti. Parallèlement, le Rallye du Maroc fut créé dans les années trente et, vingt ans plus tard, c’est la ville côtière d’Agadir qui obtient le privilège d’organiser le Grand Prix du Maroc, réservé aux voitures de sport. Ces mêmes autos qui courront aussi sur le circuit d’Ain Diab à Casablanca en 1952. Tout ceci pour rappeler que le Maroc pouvait à bon droit revendiquer une certaine légitimité à organiser une épreuve d’envergure. L’Automobile Club du Maroc (basé à Casablanca, détail d’importance) fit donc une demande officielle auprès de la CSI –avec l’appui apprécié de l’A.C.F. – pour l’organisation d’un Grand Prix du championnat de Formule 1 1957.

la CSI demanda à voir et accorda au Maroc le droit d’organiser un Grand Prix, mais hors-championnat. Si l’expérience se révélait concluante, une épreuve officielle pourrait alors être envisagée pour 1958. Cette perspective allécha la majorité des compétiteurs : sachant qu’un nouveau règlement sur le carburant (1) modifierait considérablement la donne au niveau des moteurs en 1958, les écuries décidèrent de profiter de cette destination inédite comme d’une répétition générale avant une éventuelle édition officielle.

Les pilotes et équipes découvrirent fin octobre 1957 un circuit dessiné avec sérieux, mais somme toute rudimentaire : des stands et tribunes en bois bordaient le front de mer et les 7,610 km du tracé empruntaient les principales avenues de cette banlieue d’Ain Diab, située à l’ouest de Casablanca non loin de celle d’Anfa, avec comme seules protections illusoires quelques bottes de paille disséminées çà et là. Le circuit étant simpliste et extrêmement rapide, il parut évident à chacun que la moindre erreur pourrait avoir de fâcheuses conséquences. Mais finalement, ce n’était pas tellement pire qu’à Pescara, Syracuse, Monaco ou Caen et tout le monde se lança à fond dans la bataille. Tout le monde… ou presque. Une épidémie sournoise de grippe vint frapper plusieurs concurrents, et non des moindres : Hawthorn et Moss restèrent cloués à grelotter au fond de leur lit, et le courageux Collins – atteint du même mal – prit quand même le départ de la course sur sa Ferrari, mais fut victime d’une sortie de route lorsqu’une grosse quinte de toux lui fit lâcher le volant quelques malheureuses secondes ! Passé au travers des miasmes, Jean Behra remporta la course sur sa Maserati, devant l’étoile montante chez Vanwall, Stuart Lewis-Evans. Mis à part Peter Collins et Jean Lucas, aucun accident à déplorer, une organisation apparemment conforme aux canons de l’époque et une épreuve appréciée par tous les participants pour son côté exotique bien agréable en cette fin de championnat. Aucune raison donc pour la CSI de ne pas tenir sa promesse : le Maroc aurait bien l’honneur d’organiser une manche officielle du championnat 1958, et ce serait la dernière. Dans tous les sens du terme, mais ça, personne ne le savait encore.

Les autorités marocaines n’auraient certainement pas osé rêver plus beau scenario lorsqu’elles accueillirent tous les participants de la Formule 1 pour leur Grand Prix se tenant le 19 octobre 1958 : le circuit d’Ain Diab déciderait, ni plus ni moins, de l’attribution des deux titres mondiaux ! Deux, car en plus du traditionnel titre pilotes, venait d’être créé cette année un titre constructeur que se disputaient Ferrari et Vanwall. Et chez les conducteurs, la bataille allait opposer le flamboyant Mike Hawthorn sur Ferrari au surdoué Stirling Moss sur Vanwall, soit deux des plus charismatiques pilotes de l’époque. Que dire de plus ? La fête pouvait commencer !

Sur ce strict plan, ce Grand Prix fut une réussite totale : parades chatoyantes, manifestations colorées, grandes réceptions, visite des haras royaux, présence du roi Mohammed V et de son fils, le prince héritier Moulay Hassan (futur Hassan II), tout fut réuni pour donner un cachet exceptionnel à l’événement. Pour ce qui est de la course elle-même, le bilan fut beaucoup plus mitigé.

Compte tenu des résultats accumulés par les deux prétendants au titre durant cette saison 1958, la stratégie reposait dans les deux camps sur les seconds couteaux : Moss avait gagné trois fois plus de Grand Prix qu’Hawthorn, soit 3 contre 1. Mais ce dernier avait fait preuve d’une régularité de métronome en accumulant les podiums et les meilleurs tours en course (qui rapportaient 1 point à l’époque, rappelons-le) alors que son rival avait un peu fonctionné en « ON/OFF », comme souvent. Moss devait absolument gagner, tout en espérant qu’Hawthorn ne ferait pas mieux que 3e. Chez Ferrari, le petit nouveau Phil Hill avait donc pour mission de partir devant comme un missile pour entraîner Moss à le doubler avec le risque de casse moteur à la clé (les moteurs Vanwall étaient puissants, mais d’une fiabilité assez aléatoire), et chez Vanwall, Brooks devrait tout faire pour se maintenir devant Hawthorn. Cette dernière donnée allait être la raison du drame en devenir.

La course fut d’emblée intense, Moss en tête étant harcelé par Hill, et Brooks, après un mauvais départ, ayant délogé Hawthorn de la troisième place. Moss était dans la forme de ses grands jours, de celle où il pilotait sur un fil sa monoplace avec une époustouflante élégance et contrôlait le rythme avec assurance. Hill ne semblait pas le gêner et, sauf pépin mécanique, il se dirigeait à coup sûr vers une quatrième victoire cette année. Et comme derrière, Brooks contenait Hawthorn, la confiance dans le camp Vanwall augmentait au fil des tours. Malheureusement, ce qu’espérait secrètement Ferrari arriva : trop sollicité, le quatre-cylindres de la Vanwall de Brooks explosa dans un nuage d’huile, le valeureux dentiste (2) ne devant qu’à ses bons réflexes – et à une bonne part de chance – de se sortir indemne de la série de toupies entamée par sa monoplace. Au passage devant les stands, le directeur sportif David Yorke chez Vanwall indiqua alors à Stuart Lewis-Evans de partir en chasse de la Ferrari d’Hawthorn, devenu 2e (après que Hill se soit obligeamment effacé), et donc, virtuellement champion du monde.

La tâche était compliquée pour le pauvre Stuart : il n’était que 5e, derrière Bonnier sur sa BRM et surtout les deux Ferrari de Hill et Hawthorn. De gros bouchons à faire sauter, et il ne restait plus qu’une dizaine de tours. Néanmoins, le frêle Anglais, qui avait prouvé cette année qu’il faudrait compter avec lui dans l’avenir, continuait à pousser et à faire frôler l’aiguille de son compte-tours avec la limite autorisée… peut-être même un peu plus. Personne ne le saurait car le moteur de la Vanwall subit un sort identique à celui de Brooks. Sauf que la chance n’était pas au bord de piste pour Stuart Lewis-Evans : sa voiture s’embrasa et le pilote s’en éjecta, la combinaison en feu. Affolé, il se mit à courir, au lieu de se jeter dans le sable et se rouler par terre comme la raison l’aurait voulu. Mais la raison dans ces cas-là !… Le temps que les commissaires l’atteignent, les flammes avaient fait leur œuvre. Très grièvement brûlé, il fut rapatrié en Angleterre dans le Vickers Viscount personnel de Tony Vandervell, le propriétaire de l’écurie Vanwall. Malgré des greffes de peau, il mourut quelques jours plus tard.

Ainsi tout fut joué sur le circuit d’Ain Diab de Casablanca en cette fin d’après-midi ensoleillée d’octobre 1958 : Stirling Moss gagna la course, mais Mike Hawthorn assura tranquillement la deuxième place qui lui apportait le titre sur un plateau. Vanwall obtint le titre des constructeurs grâce à ses sept victoires, contre deux à Ferrari, mais ce fut là une piètre consolation pour un Tony Vandervell dévasté et usé qui ne se pardonnait pas la mort de Lewis-Evans : quelques jours après la remise des prix à Londres, il annonça qu’il stoppait toute forme de compétition automobile (3).

Quant au Grand Prix du Maroc, il ne fut pas reconduit. Malgré une demande officielle de la part de l’ACM pour 1959, la CSI considéra que l’édition 1958 avait trop laissé la part au hasard et au risque pour accorder à nouveau au royaume chérifien l’organisation d’une manche du championnat du monde : outre Lewis-Evans, de nombreux accidents, dont certains graves (Olivier Gendebien et François Picard furent grièvement blessés), avaient entaché le bon déroulement de l’épreuve et les conditions de sécurité – inexistantes – avaient subitement interpelé les autorités sportives internationales. L’effort et l’intention étaient louables, le Maroc avait réussi son pari d’attirer sur ses terres la discipline la plus emblématique des sports mécaniques, mais l’organisation manquait à tous points de vue de réalisme et de pragmatisme. L’aventure nord-africaine de la Formule 1 se termina sur cette note mi-figue, mi-raisin et ne se réitèrerait plus.

Grand Prix du Maroc 1958 : une finale, et puis c’est tout.
Dans la série « ces Grands Prix d’une seule édition » initiée par l’ami Olivier Favre avec le Questor Grand Prix 1971, penchons-nous aujourd’hui sur le cas d’un pays ambitieux, le Maroc, qui réussit à obtenir non seulement l’organisation d’un Grand Prix de Formule 1, mais en plus celui qui déciderait de l’attribution des titres mondiaux cette année-là. C’était à Casablanca, en 1958.
Pierre Ménard

Un seul Grand Prix ? Les plus attentifs des lecteurs de Classic Courses auront tout de suite froncé les sourcils et relevé la fausse inexactitude : inexactitude car il y eut un premier Grand Prix de Formule 1 à Casablanca en 1957, fausse car ce Grand Prix ne fut pas pris en compte dans le championnat 1957. Et pour être tout à fait exact, disons tout de suite que le Maroc n’en n’était pas à son coup d’essai quant à l’organisation de courses automobiles : depuis sa mise sous la « protection » de la France en 1912, les moteurs n’avaient cessé de vrombir sur les pistes du royaume chérifien.

Les Français débarquèrent donc en Afrique du Nord avec armes et bagages, mais également avec leurs rutilantes automobiles qu’ils se hâtèrent d’engager dans des épreuves nouvellement créées. Des courses de ville à ville eurent d’abord lieu, comme ce Rabat-Casablanca en 1912, sur une distance de 90 km, remporté par une Panhard et Levassor en 5 heures. Les années vingt virent l’introduction de la notion de circuit automobile, suivant en cela la mode en Europe. Ici, point d’autodrome moderne à la Montlhéry ou Monza, mais un tracé empruntant quelques artères de la banlieue d’Anfa à Casablanca, tracé destiné au Grand Prix de Casablanca disputé avec des voitures de Grand Prix comme des Amilcar ou des Bugatti. Parallèlement, le Rallye du Maroc fut créé dans les années trente et, vingt ans plus tard, c’est la ville côtière d’Agadir qui obtient le privilège d’organiser le Grand Prix du Maroc, réservé aux voitures de sport. Ces mêmes autos qui courront aussi sur le circuit d’Ain Diab à Casablanca en 1952. Tout ceci pour rappeler que le Maroc pouvait à bon droit revendiquer une certaine légitimité à organiser une épreuve d’envergure. L’Automobile Club du Maroc (basé à Casablanca, détail d’importance) fit donc une demande officielle auprès de la CSI –avec l’appui apprécié de l’A.C.F. – pour l’organisation d’un Grand Prix du championnat de Formule 1 1957.

la CSI demanda à voir et accorda au Maroc le droit d’organiser un Grand Prix, mais hors-championnat. Si l’expérience se révélait concluante, une épreuve officielle pourrait alors être envisagée pour 1958. Cette perspective allécha la majorité des compétiteurs : sachant qu’un nouveau règlement sur le carburant (1) modifierait considérablement la donne au niveau des moteurs en 1958, les écuries décidèrent de profiter de cette destination inédite comme d’une répétition générale avant une éventuelle édition officielle.

Les pilotes et équipes découvrirent fin octobre 1957 un circuit dessiné avec sérieux, mais somme toute rudimentaire : des stands et tribunes en bois bordaient le front de mer et les 7,610 km du tracé empruntaient les principales avenues de cette banlieue d’Ain Diab, située à l’ouest de Casablanca non loin de celle d’Anfa, avec comme seules protections illusoires quelques bottes de paille disséminées çà et là. Le circuit étant simpliste et extrêmement rapide, il parut évident à chacun que la moindre erreur pourrait avoir de fâcheuses conséquences. Mais finalement, ce n’était pas tellement pire qu’à Pescara, Syracuse, Monaco ou Caen et tout le monde se lança à fond dans la bataille. Tout le monde… ou presque. Une épidémie sournoise de grippe vint frapper plusieurs concurrents, et non des moindres : Hawthorn et Moss restèrent cloués à grelotter au fond de leur lit, et le courageux Collins – atteint du même mal – prit quand même le départ de la course sur sa Ferrari, mais fut victime d’une sortie de route lorsqu’une grosse quinte de toux lui fit lâcher le volant quelques malheureuses secondes ! Passé au travers des miasmes, Jean Behra remporta la course sur sa Maserati, devant l’étoile montante chez Vanwall, Stuart Lewis-Evans. Mis à part Peter Collins et Jean Lucas, aucun accident à déplorer, une organisation apparemment conforme aux canons de l’époque et une épreuve appréciée par tous les participants pour son côté exotique bien agréable en cette fin de championnat. Aucune raison donc pour la CSI de ne pas tenir sa promesse : le Maroc aurait bien l’honneur d’organiser une manche officielle du championnat 1958, et ce serait la dernière. Dans tous les sens du terme, mais ça, personne ne le savait encore.

Les autorités marocaines n’auraient certainement pas osé rêver plus beau scenario lorsqu’elles accueillirent tous les participants de la Formule 1 pour leur Grand Prix se tenant le 19 octobre 1958 : le circuit d’Ain Diab déciderait, ni plus ni moins, de l’attribution des deux titres mondiaux ! Deux, car en plus du traditionnel titre pilotes, venait d’être créé cette année un titre constructeur que se disputaient Ferrari et Vanwall. Et chez les conducteurs, la bataille allait opposer le flamboyant Mike Hawthorn sur Ferrari au surdoué Stirling Moss sur Vanwall, soit deux des plus charismatiques pilotes de l’époque. Que dire de plus ? La fête pouvait commencer !

Sur ce strict plan, ce Grand Prix fut une réussite totale : parades chatoyantes, manifestations colorées, grandes réceptions, visite des haras royaux, présence du roi Mohammed V et de son fils, le prince héritier Moulay Hassan (futur Hassan II), tout fut réuni pour donner un cachet exceptionnel à l’événement. Pour ce qui est de la course elle-même, le bilan fut beaucoup plus mitigé.

Compte tenu des résultats accumulés par les deux prétendants au titre durant cette saison 1958, la stratégie reposait dans les deux camps sur les seconds couteaux : Moss avait gagné trois fois plus de Grand Prix qu’Hawthorn, soit 3 contre 1. Mais ce dernier avait fait preuve d’une régularité de métronome en accumulant les podiums et les meilleurs tours en course (qui rapportaient 1 point à l’époque, rappelons-le) alors que son rival avait un peu fonctionné en « ON/OFF », comme souvent. Moss devait absolument gagner, tout en espérant qu’Hawthorn ne ferait pas mieux que 3e. Chez Ferrari, le petit nouveau Phil Hill avait donc pour mission de partir devant comme un missile pour entraîner Moss à le doubler avec le risque de casse moteur à la clé (les moteurs Vanwall étaient puissants, mais d’une fiabilité assez aléatoire), et chez Vanwall, Brooks devrait tout faire pour se maintenir devant Hawthorn. Cette dernière donnée allait être la raison du drame en devenir.

La course fut d’emblée intense, Moss en tête étant harcelé par Hill, et Brooks, après un mauvais départ, ayant délogé Hawthorn de la troisième place. Moss était dans la forme de ses grands jours, de celle où il pilotait sur un fil sa monoplace avec une époustouflante élégance et contrôlait le rythme avec assurance. Hill ne semblait pas le gêner et, sauf pépin mécanique, il se dirigeait à coup sûr vers une quatrième victoire cette année. Et comme derrière, Brooks contenait Hawthorn, la confiance dans le camp Vanwall augmentait au fil des tours. Malheureusement, ce qu’espérait secrètement Ferrari arriva : trop sollicité, le quatre-cylindres de la Vanwall de Brooks explosa dans un nuage d’huile, le valeureux dentiste (2) ne devant qu’à ses bons réflexes – et à une bonne part de chance – de se sortir indemne de la série de toupies entamée par sa monoplace. Au passage devant les stands, le directeur sportif David Yorke chez Vanwall indiqua alors à Stuart Lewis-Evans de partir en chasse de la Ferrari d’Hawthorn, devenu 2e (après que Hill se soit obligeamment effacé), et donc, virtuellement champion du monde.

La tâche était compliquée pour le pauvre Stuart : il n’était que 5e, derrière Bonnier sur sa BRM et surtout les deux Ferrari de Hill et Hawthorn. De gros bouchons à faire sauter, et il ne restait plus qu’une dizaine de tours. Néanmoins, le frêle Anglais, qui avait prouvé cette année qu’il faudrait compter avec lui dans l’avenir, continuait à pousser et à faire frôler l’aiguille de son compte-tours avec la limite autorisée… peut-être même un peu plus. Personne ne le saurait car le moteur de la Vanwall subit un sort identique à celui de Brooks. Sauf que la chance n’était pas au bord de piste pour Stuart Lewis-Evans : sa voiture s’embrasa et le pilote s’en éjecta, la combinaison en feu. Affolé, il se mit à courir, au lieu de se jeter dans le sable et se rouler par terre comme la raison l’aurait voulu. Mais la raison dans ces cas-là !… Le temps que les commissaires l’atteignent, les flammes avaient fait leur œuvre. Très grièvement brûlé, il fut rapatrié en Angleterre dans le Vickers Viscount personnel de Tony Vandervell, le propriétaire de l’écurie Vanwall. Malgré des greffes de peau, il mourut quelques jours plus tard.

Ainsi tout fut joué sur le circuit d’Ain Diab de Casablanca en cette fin d’après-midi ensoleillée d’octobre 1958 : Stirling Moss gagna la course, mais Mike Hawthorn assura tranquillement la deuxième place qui lui apportait le titre sur un plateau. Vanwall obtint le titre des constructeurs grâce à ses sept victoires, contre deux à Ferrari, mais ce fut là une piètre consolation pour un Tony Vandervell dévasté et usé qui ne se pardonnait pas la mort de Lewis-Evans : quelques jours après la remise des prix à Londres, il annonça qu’il stoppait toute forme de compétition automobile (3).

Quant au Grand Prix du Maroc, il ne fut pas reconduit. Malgré une demande officielle de la part de l’ACM pour 1959, la CSI considéra que l’édition 1958 avait trop laissé la part au hasard et au risque pour accorder à nouveau au royaume chérifien l’organisation d’une manche du championnat du monde : outre Lewis-Evans, de nombreux accidents, dont certains graves (Olivier Gendebien et François Picard furent grièvement blessés), avaient entaché le bon déroulement de l’épreuve et les conditions de sécurité – inexistantes – avaient subitement interpelé les autorités sportives internationales. L’effort et l’intention étaient louables, le Maroc avait réussi son pari d’attirer sur ses terres la discipline la plus emblématique des sports mécaniques, mais l’organisation manquait à tous points de vue de réalisme et de pragmatisme. L’aventure nord-africaine de la Formule 1 se termina sur cette note mi-figue, mi-raisin et ne se réitèrerait plus.

Grand Prix du Maroc 1958 : une finale, et puis c’est tout.
Dans la série « ces Grands Prix d’une seule édition » initiée par l’ami Olivier Favre avec le Questor Grand Prix 1971, penchons-nous aujourd’hui sur le cas d’un pays ambitieux, le Maroc, qui réussit à obtenir non seulement l’organisation d’un Grand Prix de Formule 1, mais en plus celui qui déciderait de l’attribution des titres mondiaux cette année-là. C’était à Casablanca, en 1958.
Pierre Ménard

Un seul Grand Prix ? Les plus attentifs des lecteurs de Classic Courses auront tout de suite froncé les sourcils et relevé la fausse inexactitude : inexactitude car il y eut un premier Grand Prix de Formule 1 à Casablanca en 1957, fausse car ce Grand Prix ne fut pas pris en compte dans le championnat 1957. Et pour être tout à fait exact, disons tout de suite que le Maroc n’en n’était pas à son coup d’essai quant à l’organisation de courses automobiles : depuis sa mise sous la « protection » de la France en 1912, les moteurs n’avaient cessé de vrombir sur les pistes du royaume chérifien.

Les Français débarquèrent donc en Afrique du Nord avec armes et bagages, mais également avec leurs rutilantes automobiles qu’ils se hâtèrent d’engager dans des épreuves nouvellement créées. Des courses de ville à ville eurent d’abord lieu, comme ce Rabat-Casablanca en 1912, sur une distance de 90 km, remporté par une Panhard et Levassor en 5 heures. Les années vingt virent l’introduction de la notion de circuit automobile, suivant en cela la mode en Europe. Ici, point d’autodrome moderne à la Montlhéry ou Monza, mais un tracé empruntant quelques artères de la banlieue d’Anfa à Casablanca, tracé destiné au Grand Prix de Casablanca disputé avec des voitures de Grand Prix comme des Amilcar ou des Bugatti. Parallèlement, le Rallye du Maroc fut créé dans les années trente et, vingt ans plus tard, c’est la ville côtière d’Agadir qui obtient le privilège d’organiser le Grand Prix du Maroc, réservé aux voitures de sport. Ces mêmes autos qui courront aussi sur le circuit d’Ain Diab à Casablanca en 1952. Tout ceci pour rappeler que le Maroc pouvait à bon droit revendiquer une certaine légitimité à organiser une épreuve d’envergure. L’Automobile Club du Maroc (basé à Casablanca, détail d’importance) fit donc une demande officielle auprès de la CSI –avec l’appui apprécié de l’A.C.F. – pour l’organisation d’un Grand Prix du championnat de Formule 1 1957.

la CSI demanda à voir et accorda au Maroc le droit d’organiser un Grand Prix, mais hors-championnat. Si l’expérience se révélait concluante, une épreuve officielle pourrait alors être envisagée pour 1958. Cette perspective allécha la majorité des compétiteurs : sachant qu’un nouveau règlement sur le carburant (1) modifierait considérablement la donne au niveau des moteurs en 1958, les écuries décidèrent de profiter de cette destination inédite comme d’une répétition générale avant une éventuelle édition officielle.

Les pilotes et équipes découvrirent fin octobre 1957 un circuit dessiné avec sérieux, mais somme toute rudimentaire : des stands et tribunes en bois bordaient le front de mer et les 7,610 km du tracé empruntaient les principales avenues de cette banlieue d’Ain Diab, située à l’ouest de Casablanca non loin de celle d’Anfa, avec comme seules protections illusoires quelques bottes de paille disséminées çà et là. Le circuit étant simpliste et extrêmement rapide, il parut évident à chacun que la moindre erreur pourrait avoir de fâcheuses conséquences. Mais finalement, ce n’était pas tellement pire qu’à Pescara, Syracuse, Monaco ou Caen et tout le monde se lança à fond dans la bataille. Tout le monde… ou presque. Une épidémie sournoise de grippe vint frapper plusieurs concurrents, et non des moindres : Hawthorn et Moss restèrent cloués à grelotter au fond de leur lit, et le courageux Collins – atteint du même mal – prit quand même le départ de la course sur sa Ferrari, mais fut victime d’une sortie de route lorsqu’une grosse quinte de toux lui fit lâcher le volant quelques malheureuses secondes ! Passé au travers des miasmes, Jean Behra remporta la course sur sa Maserati, devant l’étoile montante chez Vanwall, Stuart Lewis-Evans. Mis à part Peter Collins et Jean Lucas, aucun accident à déplorer, une organisation apparemment conforme aux canons de l’époque et une épreuve appréciée par tous les participants pour son côté exotique bien agréable en cette fin de championnat. Aucune raison donc pour la CSI de ne pas tenir sa promesse : le Maroc aurait bien l’honneur d’organiser une manche officielle du championnat 1958, et ce serait la dernière. Dans tous les sens du terme, mais ça, personne ne le savait encore.

Les autorités marocaines n’auraient certainement pas osé rêver plus beau scenario lorsqu’elles accueillirent tous les participants de la Formule 1 pour leur Grand Prix se tenant le 19 octobre 1958 : le circuit d’Ain Diab déciderait, ni plus ni moins, de l’attribution des deux titres mondiaux ! Deux, car en plus du traditionnel titre pilotes, venait d’être créé cette année un titre constructeur que se disputaient Ferrari et Vanwall. Et chez les conducteurs, la bataille allait opposer le flamboyant Mike Hawthorn sur Ferrari au surdoué Stirling Moss sur Vanwall, soit deux des plus charismatiques pilotes de l’époque. Que dire de plus ? La fête pouvait commencer !

Sur ce strict plan, ce Grand Prix fut une réussite totale : parades chatoyantes, manifestations colorées, grandes réceptions, visite des haras royaux, présence du roi Mohammed V et de son fils, le prince héritier Moulay Hassan (futur Hassan II), tout fut réuni pour donner un cachet exceptionnel à l’événement. Pour ce qui est de la course elle-même, le bilan fut beaucoup plus mitigé.

Compte tenu des résultats accumulés par les deux prétendants au titre durant cette saison 1958, la stratégie reposait dans les deux camps sur les seconds couteaux : Moss avait gagné trois fois plus de Grand Prix qu’Hawthorn, soit 3 contre 1. Mais ce dernier avait fait preuve d’une régularité de métronome en accumulant les podiums et les meilleurs tours en course (qui rapportaient 1 point à l’époque, rappelons-le) alors que son rival avait un peu fonctionné en « ON/OFF », comme souvent. Moss devait absolument gagner, tout en espérant qu’Hawthorn ne ferait pas mieux que 3e. Chez Ferrari, le petit nouveau Phil Hill avait donc pour mission de partir devant comme un missile pour entraîner Moss à le doubler avec le risque de casse moteur à la clé (les moteurs Vanwall étaient puissants, mais d’une fiabilité assez aléatoire), et chez Vanwall, Brooks devrait tout faire pour se maintenir devant Hawthorn. Cette dernière donnée allait être la raison du drame en devenir.

La course fut d’emblée intense, Moss en tête étant harcelé par Hill, et Brooks, après un mauvais départ, ayant délogé Hawthorn de la troisième place. Moss était dans la forme de ses grands jours, de celle où il pilotait sur un fil sa monoplace avec une époustouflante élégance et contrôlait le rythme avec assurance. Hill ne semblait pas le gêner et, sauf pépin mécanique, il se dirigeait à coup sûr vers une quatrième victoire cette année. Et comme derrière, Brooks contenait Hawthorn, la confiance dans le camp Vanwall augmentait au fil des tours. Malheureusement, ce qu’espérait secrètement Ferrari arriva : trop sollicité, le quatre-cylindres de la Vanwall de Brooks explosa dans un nuage d’huile, le valeureux dentiste (2) ne devant qu’à ses bons réflexes – et à une bonne part de chance – de se sortir indemne de la série de toupies entamée par sa monoplace. Au passage devant les stands, le directeur sportif David Yorke chez Vanwall indiqua alors à Stuart Lewis-Evans de partir en chasse de la Ferrari d’Hawthorn, devenu 2e (après que Hill se soit obligeamment effacé), et donc, virtuellement champion du monde.

La tâche était compliquée pour le pauvre Stuart : il n’était que 5e, derrière Bonnier sur sa BRM et surtout les deux Ferrari de Hill et Hawthorn. De gros bouchons à faire sauter, et il ne restait plus qu’une dizaine de tours. Néanmoins, le frêle Anglais, qui avait prouvé cette année qu’il faudrait compter avec lui dans l’avenir, continuait à pousser et à faire frôler l’aiguille de son compte-tours avec la limite autorisée… peut-être même un peu plus. Personne ne le saurait car le moteur de la Vanwall subit un sort identique à celui de Brooks. Sauf que la chance n’était pas au bord de piste pour Stuart Lewis-Evans : sa voiture s’embrasa et le pilote s’en éjecta, la combinaison en feu. Affolé, il se mit à courir, au lieu de se jeter dans le sable et se rouler par terre comme la raison l’aurait voulu. Mais la raison dans ces cas-là !… Le temps que les commissaires l’atteignent, les flammes avaient fait leur œuvre. Très grièvement brûlé, il fut rapatrié en Angleterre dans le Vickers Viscount personnel de Tony Vandervell, le propriétaire de l’écurie Vanwall. Malgré des greffes de peau, il mourut quelques jours plus tard.

Ainsi tout fut joué sur le circuit d’Ain Diab de Casablanca en cette fin d’après-midi ensoleillée d’octobre 1958 : Stirling Moss gagna la course, mais Mike Hawthorn assura tranquillement la deuxième place qui lui apportait le titre sur un plateau. Vanwall obtint le titre des constructeurs grâce à ses sept victoires, contre deux à Ferrari, mais ce fut là une piètre consolation pour un Tony Vandervell dévasté et usé qui ne se pardonnait pas la mort de Lewis-Evans : quelques jours après la remise des prix à Londres, il annonça qu’il stoppait toute forme de compétition automobile (3).

Quant au Grand Prix du Maroc, il ne fut pas reconduit. Malgré une demande officielle de la part de l’ACM pour 1959, la CSI considéra que l’édition 1958 avait trop laissé la part au hasard et au risque pour accorder à nouveau au royaume chérifien l’organisation d’une manche du championnat du monde : outre Lewis-Evans, de nombreux accidents, dont certains graves (Olivier Gendebien et François Picard furent grièvement blessés), avaient entaché le bon déroulement de l’épreuve et les conditions de sécurité – inexistantes – avaient subitement interpelé les autorités sportives internationales. L’effort et l’intention étaient louables, le Maroc avait réussi son pari d’attirer sur ses terres la discipline la plus emblématique des sports mécaniques, mais l’organisation manquait à tous points de vue de réalisme et de pragmatisme. L’aventure nord-africaine de la Formule 1 se termina sur cette note mi-figue, mi-raisin et ne se réitèrerait plus.

Grand Prix du Maroc 1958 : une finale, et puis c’est tout.
Dans la série « ces Grands Prix d’une seule édition » initiée par l’ami Olivier Favre avec le Questor Grand Prix 1971, penchons-nous aujourd’hui sur le cas d’un pays ambitieux, le Maroc, qui réussit à obtenir non seulement l’organisation d’un Grand Prix de Formule 1, mais en plus celui qui déciderait de l’attribution des titres mondiaux cette année-là. C’était à Casablanca, en 1958.
Pierre Ménard

Un seul Grand Prix ? Les plus attentifs des lecteurs de Classic Courses auront tout de suite froncé les sourcils et relevé la fausse inexactitude : inexactitude car il y eut un premier Grand Prix de Formule 1 à Casablanca en 1957, fausse car ce Grand Prix ne fut pas pris en compte dans le championnat 1957. Et pour être tout à fait exact, disons tout de suite que le Maroc n’en n’était pas à son coup d’essai quant à l’organisation de courses automobiles : depuis sa mise sous la « protection » de la France en 1912, les moteurs n’avaient cessé de vrombir sur les pistes du royaume chérifien.

Les Français débarquèrent donc en Afrique du Nord avec armes et bagages, mais également avec leurs rutilantes automobiles qu’ils se hâtèrent d’engager dans des épreuves nouvellement créées. Des courses de ville à ville eurent d’abord lieu, comme ce Rabat-Casablanca en 1912, sur une distance de 90 km, remporté par une Panhard et Levassor en 5 heures. Les années vingt virent l’introduction de la notion de circuit automobile, suivant en cela la mode en Europe. Ici, point d’autodrome moderne à la Montlhéry ou Monza, mais un tracé empruntant quelques artères de la banlieue d’Anfa à Casablanca, tracé destiné au Grand Prix de Casablanca disputé avec des voitures de Grand Prix comme des Amilcar ou des Bugatti. Parallèlement, le Rallye du Maroc fut créé dans les années trente et, vingt ans plus tard, c’est la ville côtière d’Agadir qui obtient le privilège d’organiser le Grand Prix du Maroc, réservé aux voitures de sport. Ces mêmes autos qui courront aussi sur le circuit d’Ain Diab à Casablanca en 1952. Tout ceci pour rappeler que le Maroc pouvait à bon droit revendiquer une certaine légitimité à organiser une épreuve d’envergure. L’Automobile Club du Maroc (basé à Casablanca, détail d’importance) fit donc une demande officielle auprès de la CSI –avec l’appui apprécié de l’A.C.F. – pour l’organisation d’un Grand Prix du championnat de Formule 1 1957.

la CSI demanda à voir et accorda au Maroc le droit d’organiser un Grand Prix, mais hors-championnat. Si l’expérience se révélait concluante, une épreuve officielle pourrait alors être envisagée pour 1958. Cette perspective allécha la majorité des compétiteurs : sachant qu’un nouveau règlement sur le carburant (1) modifierait considérablement la donne au niveau des moteurs en 1958, les écuries décidèrent de profiter de cette destination inédite comme d’une répétition générale avant une éventuelle édition officielle.

Les pilotes et équipes découvrirent fin octobre 1957 un circuit dessiné avec sérieux, mais somme toute rudimentaire : des stands et tribunes en bois bordaient le front de mer et les 7,610 km du tracé empruntaient les principales avenues de cette banlieue d’Ain Diab, située à l’ouest de Casablanca non loin de celle d’Anfa, avec comme seules protections illusoires quelques bottes de paille disséminées çà et là. Le circuit étant simpliste et extrêmement rapide, il parut évident à chacun que la moindre erreur pourrait avoir de fâcheuses conséquences. Mais finalement, ce n’était pas tellement pire qu’à Pescara, Syracuse, Monaco ou Caen et tout le monde se lança à fond dans la bataille. Tout le monde… ou presque. Une épidémie sournoise de grippe vint frapper plusieurs concurrents, et non des moindres : Hawthorn et Moss restèrent cloués à grelotter au fond de leur lit, et le courageux Collins – atteint du même mal – prit quand même le départ de la course sur sa Ferrari, mais fut victime d’une sortie de route lorsqu’une grosse quinte de toux lui fit lâcher le volant quelques malheureuses secondes ! Passé au travers des miasmes, Jean Behra remporta la course sur sa Maserati, devant l’étoile montante chez Vanwall, Stuart Lewis-Evans. Mis à part Peter Collins et Jean Lucas, aucun accident à déplorer, une organisation apparemment conforme aux canons de l’époque et une épreuve appréciée par tous les participants pour son côté exotique bien agréable en cette fin de championnat. Aucune raison donc pour la CSI de ne pas tenir sa promesse : le Maroc aurait bien l’honneur d’organiser une manche officielle du championnat 1958, et ce serait la dernière. Dans tous les sens du terme, mais ça, personne ne le savait encore.

Les autorités marocaines n’auraient certainement pas osé rêver plus beau scenario lorsqu’elles accueillirent tous les participants de la Formule 1 pour leur Grand Prix se tenant le 19 octobre 1958 : le circuit d’Ain Diab déciderait, ni plus ni moins, de l’attribution des deux titres mondiaux ! Deux, car en plus du traditionnel titre pilotes, venait d’être créé cette année un titre constructeur que se disputaient Ferrari et Vanwall. Et chez les conducteurs, la bataille allait opposer le flamboyant Mike Hawthorn sur Ferrari au surdoué Stirling Moss sur Vanwall, soit deux des plus charismatiques pilotes de l’époque. Que dire de plus ? La fête pouvait commencer !

Sur ce strict plan, ce Grand Prix fut une réussite totale : parades chatoyantes, manifestations colorées, grandes réceptions, visite des haras royaux, présence du roi Mohammed V et de son fils, le prince héritier Moulay Hassan (futur Hassan II), tout fut réuni pour donner un cachet exceptionnel à l’événement. Pour ce qui est de la course elle-même, le bilan fut beaucoup plus mitigé.

Compte tenu des résultats accumulés par les deux prétendants au titre durant cette saison 1958, la stratégie reposait dans les deux camps sur les seconds couteaux : Moss avait gagné trois fois plus de Grand Prix qu’Hawthorn, soit 3 contre 1. Mais ce dernier avait fait preuve d’une régularité de métronome en accumulant les podiums et les meilleurs tours en course (qui rapportaient 1 point à l’époque, rappelons-le) alors que son rival avait un peu fonctionné en « ON/OFF », comme souvent. Moss devait absolument gagner, tout en espérant qu’Hawthorn ne ferait pas mieux que 3e. Chez Ferrari, le petit nouveau Phil Hill avait donc pour mission de partir devant comme un missile pour entraîner Moss à le doubler avec le risque de casse moteur à la clé (les moteurs Vanwall étaient puissants, mais d’une fiabilité assez aléatoire), et chez Vanwall, Brooks devrait tout faire pour se maintenir devant Hawthorn. Cette dernière donnée allait être la raison du drame en devenir.

La course fut d’emblée intense, Moss en tête étant harcelé par Hill, et Brooks, après un mauvais départ, ayant délogé Hawthorn de la troisième place. Moss était dans la forme de ses grands jours, de celle où il pilotait sur un fil sa monoplace avec une époustouflante élégance et contrôlait le rythme avec assurance. Hill ne semblait pas le gêner et, sauf pépin mécanique, il se dirigeait à coup sûr vers une quatrième victoire cette année. Et comme derrière, Brooks contenait Hawthorn, la confiance dans le camp Vanwall augmentait au fil des tours. Malheureusement, ce qu’espérait secrètement Ferrari arriva : trop sollicité, le quatre-cylindres de la Vanwall de Brooks explosa dans un nuage d’huile, le valeureux dentiste (2) ne devant qu’à ses bons réflexes – et à une bonne part de chance – de se sortir indemne de la série de toupies entamée par sa monoplace. Au passage devant les stands, le directeur sportif David Yorke chez Vanwall indiqua alors à Stuart Lewis-Evans de partir en chasse de la Ferrari d’Hawthorn, devenu 2e (après que Hill se soit obligeamment effacé), et donc, virtuellement champion du monde.

La tâche était compliquée pour le pauvre Stuart : il n’était que 5e, derrière Bonnier sur sa BRM et surtout les deux Ferrari de Hill et Hawthorn. De gros bouchons à faire sauter, et il ne restait plus qu’une dizaine de tours. Néanmoins, le frêle Anglais, qui avait prouvé cette année qu’il faudrait compter avec lui dans l’avenir, continuait à pousser et à faire frôler l’aiguille de son compte-tours avec la limite autorisée… peut-être même un peu plus. Personne ne le saurait car le moteur de la Vanwall subit un sort identique à celui de Brooks. Sauf que la chance n’était pas au bord de piste pour Stuart Lewis-Evans : sa voiture s’embrasa et le pilote s’en éjecta, la combinaison en feu. Affolé, il se mit à courir, au lieu de se jeter dans le sable et se rouler par terre comme la raison l’aurait voulu. Mais la raison dans ces cas-là !… Le temps que les commissaires l’atteignent, les flammes avaient fait leur œuvre. Très grièvement brûlé, il fut rapatrié en Angleterre dans le Vickers Viscount personnel de Tony Vandervell, le propriétaire de l’écurie Vanwall. Malgré des greffes de peau, il mourut quelques jours plus tard.

Ainsi tout fut joué sur le circuit d’Ain Diab de Casablanca en cette fin d’après-midi ensoleillée d’octobre 1958 : Stirling Moss gagna la course, mais Mike Hawthorn assura tranquillement la deuxième place qui lui apportait le titre sur un plateau. Vanwall obtint le titre des constructeurs grâce à ses sept victoires, contre deux à Ferrari, mais ce fut là une piètre consolation pour un Tony Vandervell dévasté et usé qui ne se pardonnait pas la mort de Lewis-Evans : quelques jours après la remise des prix à Londres, il annonça qu’il stoppait toute forme de compétition automobile (3).

Quant au Grand Prix du Maroc, il ne fut pas reconduit. Malgré une demande officielle de la part de l’ACM pour 1959, la CSI considéra que l’édition 1958 avait trop laissé la part au hasard et au risque pour accorder à nouveau au royaume chérifien l’organisation d’une manche du championnat du monde : outre Lewis-Evans, de nombreux accidents, dont certains graves (Olivier Gendebien et François Picard furent grièvement blessés), avaient entaché le bon déroulement de l’épreuve et les conditions de sécurité – inexistantes – avaient subitement interpelé les autorités sportives internationales. L’effort et l’intention étaient louables, le Maroc avait réussi son pari d’attirer sur ses terres la discipline la plus emblématique des sports mécaniques, mais l’organisation manquait à tous points de vue de réalisme et de pragmatisme. L’aventure nord-africaine de la Formule 1 se termina sur cette note mi-figue, mi-raisin et ne se réitèrerait plus.

Grand Prix du Maroc 1958 : une finale, et puis c’est tout.
Dans la série « ces Grands Prix d’une seule édition » initiée par l’ami Olivier Favre avec le Questor Grand Prix 1971, penchons-nous aujourd’hui sur le cas d’un pays ambitieux, le Maroc, qui réussit à obtenir non seulement l’organisation d’un Grand Prix de Formule 1, mais en plus celui qui déciderait de l’attribution des titres mondiaux cette année-là. C’était à Casablanca, en 1958.
Pierre Ménard

Un seul Grand Prix ? Les plus attentifs des lecteurs de Classic Courses auront tout de suite froncé les sourcils et relevé la fausse inexactitude : inexactitude car il y eut un premier Grand Prix de Formule 1 à Casablanca en 1957, fausse car ce Grand Prix ne fut pas pris en compte dans le championnat 1957. Et pour être tout à fait exact, disons tout de suite que le Maroc n’en n’était pas à son coup d’essai quant à l’organisation de courses automobiles : depuis sa mise sous la « protection » de la France en 1912, les moteurs n’avaient cessé de vrombir sur les pistes du royaume chérifien.

Les Français débarquèrent donc en Afrique du Nord avec armes et bagages, mais également avec leurs rutilantes automobiles qu’ils se hâtèrent d’engager dans des épreuves nouvellement créées. Des courses de ville à ville eurent d’abord lieu, comme ce Rabat-Casablanca en 1912, sur une distance de 90 km, remporté par une Panhard et Levassor en 5 heures. Les années vingt virent l’introduction de la notion de circuit automobile, suivant en cela la mode en Europe. Ici, point d’autodrome moderne à la Montlhéry ou Monza, mais un tracé empruntant quelques artères de la banlieue d’Anfa à Casablanca, tracé destiné au Grand Prix de Casablanca disputé avec des voitures de Grand Prix comme des Amilcar ou des Bugatti. Parallèlement, le Rallye du Maroc fut créé dans les années trente et, vingt ans plus tard, c’est la ville côtière d’Agadir qui obtient le privilège d’organiser le Grand Prix du Maroc, réservé aux voitures de sport. Ces mêmes autos qui courront aussi sur le circuit d’Ain Diab à Casablanca en 1952. Tout ceci pour rappeler que le Maroc pouvait à bon droit revendiquer une certaine légitimité à organiser une épreuve d’envergure. L’Automobile Club du Maroc (basé à Casablanca, détail d’importance) fit donc une demande officielle auprès de la CSI –avec l’appui apprécié de l’A.C.F. – pour l’organisation d’un Grand Prix du championnat de Formule 1 1957.

la CSI demanda à voir et accorda au Maroc le droit d’organiser un Grand Prix, mais hors-championnat. Si l’expérience se révélait concluante, une épreuve officielle pourrait alors être envisagée pour 1958. Cette perspective allécha la majorité des compétiteurs : sachant qu’un nouveau règlement sur le carburant (1) modifierait considérablement la donne au niveau des moteurs en 1958, les écuries décidèrent de profiter de cette destination inédite comme d’une répétition générale avant une éventuelle édition officielle.

Les pilotes et équipes découvrirent fin octobre 1957 un circuit dessiné avec sérieux, mais somme toute rudimentaire : des stands et tribunes en bois bordaient le front de mer et les 7,610 km du tracé empruntaient les principales avenues de cette banlieue d’Ain Diab, située à l’ouest de Casablanca non loin de celle d’Anfa, avec comme seules protections illusoires quelques bottes de paille disséminées çà et là. Le circuit étant simpliste et extrêmement rapide, il parut évident à chacun que la moindre erreur pourrait avoir de fâcheuses conséquences. Mais finalement, ce n’était pas tellement pire qu’à Pescara, Syracuse, Monaco ou Caen et tout le monde se lança à fond dans la bataille. Tout le monde… ou presque. Une épidémie sournoise de grippe vint frapper plusieurs concurrents, et non des moindres : Hawthorn et Moss restèrent cloués à grelotter au fond de leur lit, et le courageux Collins – atteint du même mal – prit quand même le départ de la course sur sa Ferrari, mais fut victime d’une sortie de route lorsqu’une grosse quinte de toux lui fit lâcher le volant quelques malheureuses secondes ! Passé au travers des miasmes, Jean Behra remporta la course sur sa Maserati, devant l’étoile montante chez Vanwall, Stuart Lewis-Evans. Mis à part Peter Collins et Jean Lucas, aucun accident à déplorer, une organisation apparemment conforme aux canons de l’époque et une épreuve appréciée par tous les participants pour son côté exotique bien agréable en cette fin de championnat. Aucune raison donc pour la CSI de ne pas tenir sa promesse : le Maroc aurait bien l’honneur d’organiser une manche officielle du championnat 1958, et ce serait la dernière. Dans tous les sens du terme, mais ça, personne ne le savait encore.

Les autorités marocaines n’auraient certainement pas osé rêver plus beau scenario lorsqu’elles accueillirent tous les participants de la Formule 1 pour leur Grand Prix se tenant le 19 octobre 1958 : le circuit d’Ain Diab déciderait, ni plus ni moins, de l’attribution des deux titres mondiaux ! Deux, car en plus du traditionnel titre pilotes, venait d’être créé cette année un titre constructeur que se disputaient Ferrari et Vanwall. Et chez les conducteurs, la bataille allait opposer le flamboyant Mike Hawthorn sur Ferrari au surdoué Stirling Moss sur Vanwall, soit deux des plus charismatiques pilotes de l’époque. Que dire de plus ? La fête pouvait commencer !

Sur ce strict plan, ce Grand Prix fut une réussite totale : parades chatoyantes, manifestations colorées, grandes réceptions, visite des haras royaux, présence du roi Mohammed V et de son fils, le prince héritier Moulay Hassan (futur Hassan II), tout fut réuni pour donner un cachet exceptionnel à l’événement. Pour ce qui est de la course elle-même, le bilan fut beaucoup plus mitigé.

Compte tenu des résultats accumulés par les deux prétendants au titre durant cette saison 1958, la stratégie reposait dans les deux camps sur les seconds couteaux : Moss avait gagné trois fois plus de Grand Prix qu’Hawthorn, soit 3 contre 1. Mais ce dernier avait fait preuve d’une régularité de métronome en accumulant les podiums et les meilleurs tours en course (qui rapportaient 1 point à l’époque, rappelons-le) alors que son rival avait un peu fonctionné en « ON/OFF », comme souvent. Moss devait absolument gagner, tout en espérant qu’Hawthorn ne ferait pas mieux que 3e. Chez Ferrari, le petit nouveau Phil Hill avait donc pour mission de partir devant comme un missile pour entraîner Moss à le doubler avec le risque de casse moteur à la clé (les moteurs Vanwall étaient puissants, mais d’une fiabilité assez aléatoire), et chez Vanwall, Brooks devrait tout faire pour se maintenir devant Hawthorn. Cette dernière donnée allait être la raison du drame en devenir.

La course fut d’emblée intense, Moss en tête étant harcelé par Hill, et Brooks, après un mauvais départ, ayant délogé Hawthorn de la troisième place. Moss était dans la forme de ses grands jours, de celle où il pilotait sur un fil sa monoplace avec une époustouflante élégance et contrôlait le rythme avec assurance. Hill ne semblait pas le gêner et, sauf pépin mécanique, il se dirigeait à coup sûr vers une quatrième victoire cette année. Et comme derrière, Brooks contenait Hawthorn, la confiance dans le camp Vanwall augmentait au fil des tours. Malheureusement, ce qu’espérait secrètement Ferrari arriva : trop sollicité, le quatre-cylindres de la Vanwall de Brooks explosa dans un nuage d’huile, le valeureux dentiste (2) ne devant qu’à ses bons réflexes – et à une bonne part de chance – de se sortir indemne de la série de toupies entamée par sa monoplace. Au passage devant les stands, le directeur sportif David Yorke chez Vanwall indiqua alors à Stuart Lewis-Evans de partir en chasse de la Ferrari d’Hawthorn, devenu 2e (après que Hill se soit obligeamment effacé), et donc, virtuellement champion du monde.

La tâche était compliquée pour le pauvre Stuart : il n’était que 5e, derrière Bonnier sur sa BRM et surtout les deux Ferrari de Hill et Hawthorn. De gros bouchons à faire sauter, et il ne restait plus qu’une dizaine de tours. Néanmoins, le frêle Anglais, qui avait prouvé cette année qu’il faudrait compter avec lui dans l’avenir, continuait à pousser et à faire frôler l’aiguille de son compte-tours avec la limite autorisée… peut-être même un peu plus. Personne ne le saurait car le moteur de la Vanwall subit un sort identique à celui de Brooks. Sauf que la chance n’était pas au bord de piste pour Stuart Lewis-Evans : sa voiture s’embrasa et le pilote s’en éjecta, la combinaison en feu. Affolé, il se mit à courir, au lieu de se jeter dans le sable et se rouler par terre comme la raison l’aurait voulu. Mais la raison dans ces cas-là !… Le temps que les commissaires l’atteignent, les flammes avaient fait leur œuvre. Très grièvement brûlé, il fut rapatrié en Angleterre dans le Vickers Viscount personnel de Tony Vandervell, le propriétaire de l’écurie Vanwall. Malgré des greffes de peau, il mourut quelques jours plus tard.

Ainsi tout fut joué sur le circuit d’Ain Diab de Casablanca en cette fin d’après-midi ensoleillée d’octobre 1958 : Stirling Moss gagna la course, mais Mike Hawthorn assura tranquillement la deuxième place qui lui apportait le titre sur un plateau. Vanwall obtint le titre des constructeurs grâce à ses sept victoires, contre deux à Ferrari, mais ce fut là une piètre consolation pour un Tony Vandervell dévasté et usé qui ne se pardonnait pas la mort de Lewis-Evans : quelques jours après la remise des prix à Londres, il annonça qu’il stoppait toute forme de compétition automobile (3).

Quant au Grand Prix du Maroc, il ne fut pas reconduit. Malgré une demande officielle de la part de l’ACM pour 1959, la CSI considéra que l’édition 1958 avait trop laissé la part au hasard et au risque pour accorder à nouveau au royaume chérifien l’organisation d’une manche du championnat du monde : outre Lewis-Evans, de nombreux accidents, dont certains graves (Olivier Gendebien et François Picard furent grièvement blessés), avaient entaché le bon déroulement de l’épreuve et les conditions de sécurité – inexistantes – avaient subitement interpelé les autorités sportives internationales. L’effort et l’intention étaient louables, le Maroc avait réussi son pari d’attirer sur ses terres la discipline la plus emblématique des sports mécaniques, mais l’organisation manquait à tous points de vue de réalisme et de pragmatisme. L’aventure nord-africaine de la Formule 1 se termina sur cette note mi-figue, mi-raisin et ne se réitèrerait plus.

Grand Prix du Maroc 1958 : une finale, et puis c’est tout.
Dans la série « ces Grands Prix d’une seule édition » initiée par l’ami Olivier Favre avec le Questor Grand Prix 1971, penchons-nous aujourd’hui sur le cas d’un pays ambitieux, le Maroc, qui réussit à obtenir non seulement l’organisation d’un Grand Prix de Formule 1, mais en plus celui qui déciderait de l’attribution des titres mondiaux cette année-là. C’était à Casablanca, en 1958.
Pierre Ménard

Un seul Grand Prix ? Les plus attentifs des lecteurs de Classic Courses auront tout de suite froncé les sourcils et relevé la fausse inexactitude : inexactitude car il y eut un premier Grand Prix de Formule 1 à Casablanca en 1957, fausse car ce Grand Prix ne fut pas pris en compte dans le championnat 1957. Et pour être tout à fait exact, disons tout de suite que le Maroc n’en n’était pas à son coup d’essai quant à l’organisation de courses automobiles : depuis sa mise sous la « protection » de la France en 1912, les moteurs n’avaient cessé de vrombir sur les pistes du royaume chérifien.

Les Français débarquèrent donc en Afrique du Nord avec armes et bagages, mais également avec leurs rutilantes automobiles qu’ils se hâtèrent d’engager dans des épreuves nouvellement créées. Des courses de ville à ville eurent d’abord lieu, comme ce Rabat-Casablanca en 1912, sur une distance de 90 km, remporté par une Panhard et Levassor en 5 heures. Les années vingt virent l’introduction de la notion de circuit automobile, suivant en cela la mode en Europe. Ici, point d’autodrome moderne à la Montlhéry ou Monza, mais un tracé empruntant quelques artères de la banlieue d’Anfa à Casablanca, tracé destiné au Grand Prix de Casablanca disputé avec des voitures de Grand Prix comme des Amilcar ou des Bugatti. Parallèlement, le Rallye du Maroc fut créé dans les années trente et, vingt ans plus tard, c’est la ville côtière d’Agadir qui obtient le privilège d’organiser le Grand Prix du Maroc, réservé aux voitures de sport. Ces mêmes autos qui courront aussi sur le circuit d’Ain Diab à Casablanca en 1952. Tout ceci pour rappeler que le Maroc pouvait à bon droit revendiquer une certaine légitimité à organiser une épreuve d’envergure. L’Automobile Club du Maroc (basé à Casablanca, détail d’importance) fit donc une demande officielle auprès de la CSI –avec l’appui apprécié de l’A.C.F. – pour l’organisation d’un Grand Prix du championnat de Formule 1 1957.

la CSI demanda à voir et accorda au Maroc le droit d’organiser un Grand Prix, mais hors-championnat. Si l’expérience se révélait concluante, une épreuve officielle pourrait alors être envisagée pour 1958. Cette perspective allécha la majorité des compétiteurs : sachant qu’un nouveau règlement sur le carburant (1) modifierait considérablement la donne au niveau des moteurs en 1958, les écuries décidèrent de profiter de cette destination inédite comme d’une répétition générale avant une éventuelle édition officielle.

Les pilotes et équipes découvrirent fin octobre 1957 un circuit dessiné avec sérieux, mais somme toute rudimentaire : des stands et tribunes en bois bordaient le front de mer et les 7,610 km du tracé empruntaient les principales avenues de cette banlieue d’Ain Diab, située à l’ouest de Casablanca non loin de celle d’Anfa, avec comme seules protections illusoires quelques bottes de paille disséminées çà et là. Le circuit étant simpliste et extrêmement rapide, il parut évident à chacun que la moindre erreur pourrait avoir de fâcheuses conséquences. Mais finalement, ce n’était pas tellement pire qu’à Pescara, Syracuse, Monaco ou Caen et tout le monde se lança à fond dans la bataille. Tout le monde… ou presque. Une épidémie sournoise de grippe vint frapper plusieurs concurrents, et non des moindres : Hawthorn et Moss restèrent cloués à grelotter au fond de leur lit, et le courageux Collins – atteint du même mal – prit quand même le départ de la course sur sa Ferrari, mais fut victime d’une sortie de route lorsqu’une grosse quinte de toux lui fit lâcher le volant quelques malheureuses secondes ! Passé au travers des miasmes, Jean Behra remporta la course sur sa Maserati, devant l’étoile montante chez Vanwall, Stuart Lewis-Evans. Mis à part Peter Collins et Jean Lucas, aucun accident à déplorer, une organisation apparemment conforme aux canons de l’époque et une épreuve appréciée par tous les participants pour son côté exotique bien agréable en cette fin de championnat. Aucune raison donc pour la CSI de ne pas tenir sa promesse : le Maroc aurait bien l’honneur d’organiser une manche officielle du championnat 1958, et ce serait la dernière. Dans tous les sens du terme, mais ça, personne ne le savait encore.

Les autorités marocaines n’auraient certainement pas osé rêver plus beau scenario lorsqu’elles accueillirent tous les participants de la Formule 1 pour leur Grand Prix se tenant le 19 octobre 1958 : le circuit d’Ain Diab déciderait, ni plus ni moins, de l’attribution des deux titres mondiaux ! Deux, car en plus du traditionnel titre pilotes, venait d’être créé cette année un titre constructeur que se disputaient Ferrari et Vanwall. Et chez les conducteurs, la bataille allait opposer le flamboyant Mike Hawthorn sur Ferrari au surdoué Stirling Moss sur Vanwall, soit deux des plus charismatiques pilotes de l’époque. Que dire de plus ? La fête pouvait commencer !

Sur ce strict plan, ce Grand Prix fut une réussite totale : parades chatoyantes, manifestations colorées, grandes réceptions, visite des haras royaux, présence du roi Mohammed V et de son fils, le prince héritier Moulay Hassan (futur Hassan II), tout fut réuni pour donner un cachet exceptionnel à l’événement. Pour ce qui est de la course elle-même, le bilan fut beaucoup plus mitigé.

Compte tenu des résultats accumulés par les deux prétendants au titre durant cette saison 1958, la stratégie reposait dans les deux camps sur les seconds couteaux : Moss avait gagné trois fois plus de Grand Prix qu’Hawthorn, soit 3 contre 1. Mais ce dernier avait fait preuve d’une régularité de métronome en accumulant les podiums et les meilleurs tours en course (qui rapportaient 1 point à l’époque, rappelons-le) alors que son rival avait un peu fonctionné en « ON/OFF », comme souvent. Moss devait absolument gagner, tout en espérant qu’Hawthorn ne ferait pas mieux que 3e. Chez Ferrari, le petit nouveau Phil Hill avait donc pour mission de partir devant comme un missile pour entraîner Moss à le doubler avec le risque de casse moteur à la clé (les moteurs Vanwall étaient puissants, mais d’une fiabilité assez aléatoire), et chez Vanwall, Brooks devrait tout faire pour se maintenir devant Hawthorn. Cette dernière donnée allait être la raison du drame en devenir.

La course fut d’emblée intense, Moss en tête étant harcelé par Hill, et Brooks, après un mauvais départ, ayant délogé Hawthorn de la troisième place. Moss était dans la forme de ses grands jours, de celle où il pilotait sur un fil sa monoplace avec une époustouflante élégance et contrôlait le rythme avec assurance. Hill ne semblait pas le gêner et, sauf pépin mécanique, il se dirigeait à coup sûr vers une quatrième victoire cette année. Et comme derrière, Brooks contenait Hawthorn, la confiance dans le camp Vanwall augmentait au fil des tours. Malheureusement, ce qu’espérait secrètement Ferrari arriva : trop sollicité, le quatre-cylindres de la Vanwall de Brooks explosa dans un nuage d’huile, le valeureux dentiste (2) ne devant qu’à ses bons réflexes – et à une bonne part de chance – de se sortir indemne de la série de toupies entamée par sa monoplace. Au passage devant les stands, le directeur sportif David Yorke chez Vanwall indiqua alors à Stuart Lewis-Evans de partir en chasse de la Ferrari d’Hawthorn, devenu 2e (après que Hill se soit obligeamment effacé), et donc, virtuellement champion du monde.

La tâche était compliquée pour le pauvre Stuart : il n’était que 5e, derrière Bonnier sur sa BRM et surtout les deux Ferrari de Hill et Hawthorn. De gros bouchons à faire sauter, et il ne restait plus qu’une dizaine de tours. Néanmoins, le frêle Anglais, qui avait prouvé cette année qu’il faudrait compter avec lui dans l’avenir, continuait à pousser et à faire frôler l’aiguille de son compte-tours avec la limite autorisée… peut-être même un peu plus. Personne ne le saurait car le moteur de la Vanwall subit un sort identique à celui de Brooks. Sauf que la chance n’était pas au bord de piste pour Stuart Lewis-Evans : sa voiture s’embrasa et le pilote s’en éjecta, la combinaison en feu. Affolé, il se mit à courir, au lieu de se jeter dans le sable et se rouler par terre comme la raison l’aurait voulu. Mais la raison dans ces cas-là !… Le temps que les commissaires l’atteignent, les flammes avaient fait leur œuvre. Très grièvement brûlé, il fut rapatrié en Angleterre dans le Vickers Viscount personnel de Tony Vandervell, le propriétaire de l’écurie Vanwall. Malgré des greffes de peau, il mourut quelques jours plus tard.

Ainsi tout fut joué sur le circuit d’Ain Diab de Casablanca en cette fin d’après-midi ensoleillée d’octobre 1958 : Stirling Moss gagna la course, mais Mike Hawthorn assura tranquillement la deuxième place qui lui apportait le titre sur un plateau. Vanwall obtint le titre des constructeurs grâce à ses sept victoires, contre deux à Ferrari, mais ce fut là une piètre consolation pour un Tony Vandervell dévasté et usé qui ne se pardonnait pas la mort de Lewis-Evans : quelques jours après la remise des prix à Londres, il annonça qu’il stoppait toute forme de compétition automobile (3).

Quant au Grand Prix du Maroc, il ne fut pas reconduit. Malgré une demande officielle de la part de l’ACM pour 1959, la CSI considéra que l’édition 1958 avait trop laissé la part au hasard et au risque pour accorder à nouveau au royaume chérifien l’organisation d’une manche du championnat du monde : outre Lewis-Evans, de nombreux accidents, dont certains graves (Olivier Gendebien et François Picard furent grièvement blessés), avaient entaché le bon déroulement de l’épreuve et les conditions de sécurité – inexistantes – avaient subitement interpelé les autorités sportives internationales. L’effort et l’intention étaient louables, le Maroc avait réussi son pari d’attirer sur ses terres la discipline la plus emblématique des sports mécaniques, mais l’organisation manquait à tous points de vue de réalisme et de pragmatisme. L’aventure nord-africaine de la Formule 1 se termina sur cette note mi-figue, mi-raisin et ne se réitèrerait plus.

Grand Prix du Maroc 1958 : une finale, et puis c’est tout.
Dans la série « ces Grands Prix d’une seule édition » initiée par l’ami Olivier Favre avec le Questor Grand Prix 1971, penchons-nous aujourd’hui sur le cas d’un pays ambitieux, le Maroc, qui réussit à obtenir non seulement l’organisation d’un Grand Prix de Formule 1, mais en plus celui qui déciderait de l’attribution des titres mondiaux cette année-là. C’était à Casablanca, en 1958.
Pierre Ménard

Un seul Grand Prix ? Les plus attentifs des lecteurs de Classic Courses auront tout de suite froncé les sourcils et relevé la fausse inexactitude : inexactitude car il y eut un premier Grand Prix de Formule 1 à Casablanca en 1957, fausse car ce Grand Prix ne fut pas pris en compte dans le championnat 1957. Et pour être tout à fait exact, disons tout de suite que le Maroc n’en n’était pas à son coup d’essai quant à l’organisation de courses automobiles : depuis sa mise sous la « protection » de la France en 1912, les moteurs n’avaient cessé de vrombir sur les pistes du royaume chérifien.

Les Français débarquèrent donc en Afrique du Nord avec armes et bagages, mais également avec leurs rutilantes automobiles qu’ils se hâtèrent d’engager dans des épreuves nouvellement créées. Des courses de ville à ville eurent d’abord lieu, comme ce Rabat-Casablanca en 1912, sur une distance de 90 km, remporté par une Panhard et Levassor en 5 heures. Les années vingt virent l’introduction de la notion de circuit automobile, suivant en cela la mode en Europe. Ici, point d’autodrome moderne à la Montlhéry ou Monza, mais un tracé empruntant quelques artères de la banlieue d’Anfa à Casablanca, tracé destiné au Grand Prix de Casablanca disputé avec des voitures de Grand Prix comme des Amilcar ou des Bugatti. Parallèlement, le Rallye du Maroc fut créé dans les années trente et, vingt ans plus tard, c’est la ville côtière d’Agadir qui obtient le privilège d’organiser le Grand Prix du Maroc, réservé aux voitures de sport. Ces mêmes autos qui courront aussi sur le circuit d’Ain Diab à Casablanca en 1952. Tout ceci pour rappeler que le Maroc pouvait à bon droit revendiquer une certaine légitimité à organiser une épreuve d’envergure. L’Automobile Club du Maroc (basé à Casablanca, détail d’importance) fit donc une demande officielle auprès de la CSI –avec l’appui apprécié de l’A.C.F. – pour l’organisation d’un Grand Prix du championnat de Formule 1 1957.

la CSI demanda à voir et accorda au Maroc le droit d’organiser un Grand Prix, mais hors-championnat. Si l’expérience se révélait concluante, une épreuve officielle pourrait alors être envisagée pour 1958. Cette perspective allécha la majorité des compétiteurs : sachant qu’un nouveau règlement sur le carburant (1) modifierait considérablement la donne au niveau des moteurs en 1958, les écuries décidèrent de profiter de cette destination inédite comme d’une répétition générale avant une éventuelle édition officielle.

Les pilotes et équipes découvrirent fin octobre 1957 un circuit dessiné avec sérieux, mais somme toute rudimentaire : des stands et tribunes en bois bordaient le front de mer et les 7,610 km du tracé empruntaient les principales avenues de cette banlieue d’Ain Diab, située à l’ouest de Casablanca non loin de celle d’Anfa, avec comme seules protections illusoires quelques bottes de paille disséminées çà et là. Le circuit étant simpliste et extrêmement rapide, il parut évident à chacun que la moindre erreur pourrait avoir de fâcheuses conséquences. Mais finalement, ce n’était pas tellement pire qu’à Pescara, Syracuse, Monaco ou Caen et tout le monde se lança à fond dans la bataille. Tout le monde… ou presque. Une épidémie sournoise de grippe vint frapper plusieurs concurrents, et non des moindres : Hawthorn et Moss restèrent cloués à grelotter au fond de leur lit, et le courageux Collins – atteint du même mal – prit quand même le départ de la course sur sa Ferrari, mais fut victime d’une sortie de route lorsqu’une grosse quinte de toux lui fit lâcher le volant quelques malheureuses secondes ! Passé au travers des miasmes, Jean Behra remporta la course sur sa Maserati, devant l’étoile montante chez Vanwall, Stuart Lewis-Evans. Mis à part Peter Collins et Jean Lucas, aucun accident à déplorer, une organisation apparemment conforme aux canons de l’époque et une épreuve appréciée par tous les participants pour son côté exotique bien agréable en cette fin de championnat. Aucune raison donc pour la CSI de ne pas tenir sa promesse : le Maroc aurait bien l’honneur d’organiser une manche officielle du championnat 1958, et ce serait la dernière. Dans tous les sens du terme, mais ça, personne ne le savait encore.

Les autorités marocaines n’auraient certainement pas osé rêver plus beau scenario lorsqu’elles accueillirent tous les participants de la Formule 1 pour leur Grand Prix se tenant le 19 octobre 1958 : le circuit d’Ain Diab déciderait, ni plus ni moins, de l’attribution des deux titres mondiaux ! Deux, car en plus du traditionnel titre pilotes, venait d’être créé cette année un titre constructeur que se disputaient Ferrari et Vanwall. Et chez les conducteurs, la bataille allait opposer le flamboyant Mike Hawthorn sur Ferrari au surdoué Stirling Moss sur Vanwall, soit deux des plus charismatiques pilotes de l’époque. Que dire de plus ? La fête pouvait commencer !

Sur ce strict plan, ce Grand Prix fut une réussite totale : parades chatoyantes, manifestations colorées, grandes réceptions, visite des haras royaux, présence du roi Mohammed V et de son fils, le prince héritier Moulay Hassan (futur Hassan II), tout fut réuni pour donner un cachet exceptionnel à l’événement. Pour ce qui est de la course elle-même, le bilan fut beaucoup plus mitigé.

Compte tenu des résultats accumulés par les deux prétendants au titre durant cette saison 1958, la stratégie reposait dans les deux camps sur les seconds couteaux : Moss avait gagné trois fois plus de Grand Prix qu’Hawthorn, soit 3 contre 1. Mais ce dernier avait fait preuve d’une régularité de métronome en accumulant les podiums et les meilleurs tours en course (qui rapportaient 1 point à l’époque, rappelons-le) alors que son rival avait un peu fonctionné en « ON/OFF », comme souvent. Moss devait absolument gagner, tout en espérant qu’Hawthorn ne ferait pas mieux que 3e. Chez Ferrari, le petit nouveau Phil Hill avait donc pour mission de partir devant comme un missile pour entraîner Moss à le doubler avec le risque de casse moteur à la clé (les moteurs Vanwall étaient puissants, mais d’une fiabilité assez aléatoire), et chez Vanwall, Brooks devrait tout faire pour se maintenir devant Hawthorn. Cette dernière donnée allait être la raison du drame en devenir.

La course fut d’emblée intense, Moss en tête étant harcelé par Hill, et Brooks, après un mauvais départ, ayant délogé Hawthorn de la troisième place. Moss était dans la forme de ses grands jours, de celle où il pilotait sur un fil sa monoplace avec une époustouflante élégance et contrôlait le rythme avec assurance. Hill ne semblait pas le gêner et, sauf pépin mécanique, il se dirigeait à coup sûr vers une quatrième victoire cette année. Et comme derrière, Brooks contenait Hawthorn, la confiance dans le camp Vanwall augmentait au fil des tours. Malheureusement, ce qu’espérait secrètement Ferrari arriva : trop sollicité, le quatre-cylindres de la Vanwall de Brooks explosa dans un nuage d’huile, le valeureux dentiste (2) ne devant qu’à ses bons réflexes – et à une bonne part de chance – de se sortir indemne de la série de toupies entamée par sa monoplace. Au passage devant les stands, le directeur sportif David Yorke chez Vanwall indiqua alors à Stuart Lewis-Evans de partir en chasse de la Ferrari d’Hawthorn, devenu 2e (après que Hill se soit obligeamment effacé), et donc, virtuellement champion du monde.

La tâche était compliquée pour le pauvre Stuart : il n’était que 5e, derrière Bonnier sur sa BRM et surtout les deux Ferrari de Hill et Hawthorn. De gros bouchons à faire sauter, et il ne restait plus qu’une dizaine de tours. Néanmoins, le frêle Anglais, qui avait prouvé cette année qu’il faudrait compter avec lui dans l’avenir, continuait à pousser et à faire frôler l’aiguille de son compte-tours avec la limite autorisée… peut-être même un peu plus. Personne ne le saurait car le moteur de la Vanwall subit un sort identique à celui de Brooks. Sauf que la chance n’était pas au bord de piste pour Stuart Lewis-Evans : sa voiture s’embrasa et le pilote s’en éjecta, la combinaison en feu. Affolé, il se mit à courir, au lieu de se jeter dans le sable et se rouler par terre comme la raison l’aurait voulu. Mais la raison dans ces cas-là !… Le temps que les commissaires l’atteignent, les flammes avaient fait leur œuvre. Très grièvement brûlé, il fut rapatrié en Angleterre dans le Vickers Viscount personnel de Tony Vandervell, le propriétaire de l’écurie Vanwall. Malgré des greffes de peau, il mourut quelques jours plus tard.

Ainsi tout fut joué sur le circuit d’Ain Diab de Casablanca en cette fin d’après-midi ensoleillée d’octobre 1958 : Stirling Moss gagna la course, mais Mike Hawthorn assura tranquillement la deuxième place qui lui apportait le titre sur un plateau. Vanwall obtint le titre des constructeurs grâce à ses sept victoires, contre deux à Ferrari, mais ce fut là une piètre consolation pour un Tony Vandervell dévasté et usé qui ne se pardonnait pas la mort de Lewis-Evans : quelques jours après la remise des prix à Londres, il annonça qu’il stoppait toute forme de compétition automobile (3).

Quant au Grand Prix du Maroc, il ne fut pas reconduit. Malgré une demande officielle de la part de l’ACM pour 1959, la CSI considéra que l’édition 1958 avait trop laissé la part au hasard et au risque pour accorder à nouveau au royaume chérifien l’organisation d’une manche du championnat du monde : outre Lewis-Evans, de nombreux accidents, dont certains graves (Olivier Gendebien et François Picard furent grièvement blessés), avaient entaché le bon déroulement de l’épreuve et les conditions de sécurité – inexistantes – avaient subitement interpelé les autorités sportives internationales. L’effort et l’intention étaient louables, le Maroc avait réussi son pari d’attirer sur ses terres la discipline la plus emblématique des sports mécaniques, mais l’organisation manquait à tous points de vue de réalisme et de pragmatisme. L’aventure nord-africaine de la Formule 1 se termina sur cette note mi-figue, mi-raisin et ne se réitèrerait plus.

Grand Prix du Maroc 1958 : une finale, et puis c’est tout.
Dans la série « ces Grands Prix d’une seule édition » initiée par l’ami Olivier Favre avec le Questor Grand Prix 1971, penchons-nous aujourd’hui sur le cas d’un pays ambitieux, le Maroc, qui réussit à obtenir non seulement l’organisation d’un Grand Prix de Formule 1, mais en plus celui qui déciderait de l’attribution des titres mondiaux cette année-là. C’était à Casablanca, en 1958.
Pierre Ménard

Un seul Grand Prix ? Les plus attentifs des lecteurs de Classic Courses auront tout de suite froncé les sourcils et relevé la fausse inexactitude : inexactitude car il y eut un premier Grand Prix de Formule 1 à Casablanca en 1957, fausse car ce Grand Prix ne fut pas pris en compte dans le championnat 1957. Et pour être tout à fait exact, disons tout de suite que le Maroc n’en n’était pas à son coup d’essai quant à l’organisation de courses automobiles : depuis sa mise sous la « protection » de la France en 1912, les moteurs n’avaient cessé de vrombir sur les pistes du royaume chérifien.

Les Français débarquèrent donc en Afrique du Nord avec armes et bagages, mais également avec leurs rutilantes automobiles qu’ils se hâtèrent d’engager dans des épreuves nouvellement créées. Des courses de ville à ville eurent d’abord lieu, comme ce Rabat-Casablanca en 1912, sur une distance de 90 km, remporté par une Panhard et Levassor en 5 heures. Les années vingt virent l’introduction de la notion de circuit automobile, suivant en cela la mode en Europe. Ici, point d’autodrome moderne à la Montlhéry ou Monza, mais un tracé empruntant quelques artères de la banlieue d’Anfa à Casablanca, tracé destiné au Grand Prix de Casablanca disputé avec des voitures de Grand Prix comme des Amilcar ou des Bugatti. Parallèlement, le Rallye du Maroc fut créé dans les années trente et, vingt ans plus tard, c’est la ville côtière d’Agadir qui obtient le privilège d’organiser le Grand Prix du Maroc, réservé aux voitures de sport. Ces mêmes autos qui courront aussi sur le circuit d’Ain Diab à Casablanca en 1952. Tout ceci pour rappeler que le Maroc pouvait à bon droit revendiquer une certaine légitimité à organiser une épreuve d’envergure. L’Automobile Club du Maroc (basé à Casablanca, détail d’importance) fit donc une demande officielle auprès de la CSI –avec l’appui apprécié de l’A.C.F. – pour l’organisation d’un Grand Prix du championnat de Formule 1 1957.

la CSI demanda à voir et accorda au Maroc le droit d’organiser un Grand Prix, mais hors-championnat. Si l’expérience se révélait concluante, une épreuve officielle pourrait alors être envisagée pour 1958. Cette perspective allécha la majorité des compétiteurs : sachant qu’un nouveau règlement sur le carburant (1) modifierait considérablement la donne au niveau des moteurs en 1958, les écuries décidèrent de profiter de cette destination inédite comme d’une répétition générale avant une éventuelle édition officielle.

Les pilotes et équipes découvrirent fin octobre 1957 un circuit dessiné avec sérieux, mais somme toute rudimentaire : des stands et tribunes en bois bordaient le front de mer et les 7,610 km du tracé empruntaient les principales avenues de cette banlieue d’Ain Diab, située à l’ouest de Casablanca non loin de celle d’Anfa, avec comme seules protections illusoires quelques bottes de paille disséminées çà et là. Le circuit étant simpliste et extrêmement rapide, il parut évident à chacun que la moindre erreur pourrait avoir de fâcheuses conséquences. Mais finalement, ce n’était pas tellement pire qu’à Pescara, Syracuse, Monaco ou Caen et tout le monde se lança à fond dans la bataille. Tout le monde… ou presque. Une épidémie sournoise de grippe vint frapper plusieurs concurrents, et non des moindres : Hawthorn et Moss restèrent cloués à grelotter au fond de leur lit, et le courageux Collins – atteint du même mal – prit quand même le départ de la course sur sa Ferrari, mais fut victime d’une sortie de route lorsqu’une grosse quinte de toux lui fit lâcher le volant quelques malheureuses secondes ! Passé au travers des miasmes, Jean Behra remporta la course sur sa Maserati, devant l’étoile montante chez Vanwall, Stuart Lewis-Evans. Mis à part Peter Collins et Jean Lucas, aucun accident à déplorer, une organisation apparemment conforme aux canons de l’époque et une épreuve appréciée par tous les participants pour son côté exotique bien agréable en cette fin de championnat. Aucune raison donc pour la CSI de ne pas tenir sa promesse : le Maroc aurait bien l’honneur d’organiser une manche officielle du championnat 1958, et ce serait la dernière. Dans tous les sens du terme, mais ça, personne ne le savait encore.

Les autorités marocaines n’auraient certainement pas osé rêver plus beau scenario lorsqu’elles accueillirent tous les participants de la Formule 1 pour leur Grand Prix se tenant le 19 octobre 1958 : le circuit d’Ain Diab déciderait, ni plus ni moins, de l’attribution des deux titres mondiaux ! Deux, car en plus du traditionnel titre pilotes, venait d’être créé cette année un titre constructeur que se disputaient Ferrari et Vanwall. Et chez les conducteurs, la bataille allait opposer le flamboyant Mike Hawthorn sur Ferrari au surdoué Stirling Moss sur Vanwall, soit deux des plus charismatiques pilotes de l’époque. Que dire de plus ? La fête pouvait commencer !

Sur ce strict plan, ce Grand Prix fut une réussite totale : parades chatoyantes, manifestations colorées, grandes réceptions, visite des haras royaux, présence du roi Mohammed V et de son fils, le prince héritier Moulay Hassan (futur Hassan II), tout fut réuni pour donner un cachet exceptionnel à l’événement. Pour ce qui est de la course elle-même, le bilan fut beaucoup plus mitigé.

Compte tenu des résultats accumulés par les deux prétendants au titre durant cette saison 1958, la stratégie reposait dans les deux camps sur les seconds couteaux : Moss avait gagné trois fois plus de Grand Prix qu’Hawthorn, soit 3 contre 1. Mais ce dernier avait fait preuve d’une régularité de métronome en accumulant les podiums et les meilleurs tours en course (qui rapportaient 1 point à l’époque, rappelons-le) alors que son rival avait un peu fonctionné en « ON/OFF », comme souvent. Moss devait absolument gagner, tout en espérant qu’Hawthorn ne ferait pas mieux que 3e. Chez Ferrari, le petit nouveau Phil Hill avait donc pour mission de partir devant comme un missile pour entraîner Moss à le doubler avec le risque de casse moteur à la clé (les moteurs Vanwall étaient puissants, mais d’une fiabilité assez aléatoire), et chez Vanwall, Brooks devrait tout faire pour se maintenir devant Hawthorn. Cette dernière donnée allait être la raison du drame en devenir.

La course fut d’emblée intense, Moss en tête étant harcelé par Hill, et Brooks, après un mauvais départ, ayant délogé Hawthorn de la troisième place. Moss était dans la forme de ses grands jours, de celle où il pilotait sur un fil sa monoplace avec une époustouflante élégance et contrôlait le rythme avec assurance. Hill ne semblait pas le gêner et, sauf pépin mécanique, il se dirigeait à coup sûr vers une quatrième victoire cette année. Et comme derrière, Brooks contenait Hawthorn, la confiance dans le camp Vanwall augmentait au fil des tours. Malheureusement, ce qu’espérait secrètement Ferrari arriva : trop sollicité, le quatre-cylindres de la Vanwall de Brooks explosa dans un nuage d’huile, le valeureux dentiste (2) ne devant qu’à ses bons réflexes – et à une bonne part de chance – de se sortir indemne de la série de toupies entamée par sa monoplace. Au passage devant les stands, le directeur sportif David Yorke chez Vanwall indiqua alors à Stuart Lewis-Evans de partir en chasse de la Ferrari d’Hawthorn, devenu 2e (après que Hill se soit obligeamment effacé), et donc, virtuellement champion du monde.

La tâche était compliquée pour le pauvre Stuart : il n’était que 5e, derrière Bonnier sur sa BRM et surtout les deux Ferrari de Hill et Hawthorn. De gros bouchons à faire sauter, et il ne restait plus qu’une dizaine de tours. Néanmoins, le frêle Anglais, qui avait prouvé cette année qu’il faudrait compter avec lui dans l’avenir, continuait à pousser et à faire frôler l’aiguille de son compte-tours avec la limite autorisée… peut-être même un peu plus. Personne ne le saurait car le moteur de la Vanwall subit un sort identique à celui de Brooks. Sauf que la chance n’était pas au bord de piste pour Stuart Lewis-Evans : sa voiture s’embrasa et le pilote s’en éjecta, la combinaison en feu. Affolé, il se mit à courir, au lieu de se jeter dans le sable et se rouler par terre comme la raison l’aurait voulu. Mais la raison dans ces cas-là !… Le temps que les commissaires l’atteignent, les flammes avaient fait leur œuvre. Très grièvement brûlé, il fut rapatrié en Angleterre dans le Vickers Viscount personnel de Tony Vandervell, le propriétaire de l’écurie Vanwall. Malgré des greffes de peau, il mourut quelques jours plus tard.

Ainsi tout fut joué sur le circuit d’Ain Diab de Casablanca en cette fin d’après-midi ensoleillée d’octobre 1958 : Stirling Moss gagna la course, mais Mike Hawthorn assura tranquillement la deuxième place qui lui apportait le titre sur un plateau. Vanwall obtint le titre des constructeurs grâce à ses sept victoires, contre deux à Ferrari, mais ce fut là une piètre consolation pour un Tony Vandervell dévasté et usé qui ne se pardonnait pas la mort de Lewis-Evans : quelques jours après la remise des prix à Londres, il annonça qu’il stoppait toute forme de compétition automobile (3).

Quant au Grand Prix du Maroc, il ne fut pas reconduit. Malgré une demande officielle de la part de l’ACM pour 1959, la CSI considéra que l’édition 1958 avait trop laissé la part au hasard et au risque pour accorder à nouveau au royaume chérifien l’organisation d’une manche du championnat du monde : outre Lewis-Evans, de nombreux accidents, dont certains graves (Olivier Gendebien et François Picard furent grièvement blessés), avaient entaché le bon déroulement de l’épreuve et les conditions de sécurité – inexistantes – avaient subitement interpelé les autorités sportives internationales. L’effort et l’intention étaient louables, le Maroc avait réussi son pari d’attirer sur ses terres la discipline la plus emblématique des sports mécaniques, mais l’organisation manquait à tous points de vue de réalisme et de pragmatisme. L’aventure nord-africaine de la Formule 1 se termina sur cette note mi-figue, mi-raisin et ne se réitèrerait plus.

Grand Prix du Maroc 1958 : une finale, et puis c’est tout.
Dans la série « ces Grands Prix d’une seule édition » initiée par l’ami Olivier Favre avec le Questor Grand Prix 1971, penchons-nous aujourd’hui sur le cas d’un pays ambitieux, le Maroc, qui réussit à obtenir non seulement l’organisation d’un Grand Prix de Formule 1, mais en plus celui qui déciderait de l’attribution des titres mondiaux cette année-là. C’était à Casablanca, en 1958.
Pierre Ménard

Un seul Grand Prix ? Les plus attentifs des lecteurs de Classic Courses auront tout de suite froncé les sourcils et relevé la fausse inexactitude : inexactitude car il y eut un premier Grand Prix de Formule 1 à Casablanca en 1957, fausse car ce Grand Prix ne fut pas pris en compte dans le championnat 1957. Et pour être tout à fait exact, disons tout de suite que le Maroc n’en n’était pas à son coup d’essai quant à l’organisation de courses automobiles : depuis sa mise sous la « protection » de la France en 1912, les moteurs n’avaient cessé de vrombir sur les pistes du royaume chérifien.

Les Français débarquèrent donc en Afrique du Nord avec armes et bagages, mais également avec leurs rutilantes automobiles qu’ils se hâtèrent d’engager dans des épreuves nouvellement créées. Des courses de ville à ville eurent d’abord lieu, comme ce Rabat-Casablanca en 1912, sur une distance de 90 km, remporté par une Panhard et Levassor en 5 heures. Les années vingt virent l’introduction de la notion de circuit automobile, suivant en cela la mode en Europe. Ici, point d’autodrome moderne à la Montlhéry ou Monza, mais un tracé empruntant quelques artères de la banlieue d’Anfa à Casablanca, tracé destiné au Grand Prix de Casablanca disputé avec des voitures de Grand Prix comme des Amilcar ou des Bugatti. Parallèlement, le Rallye du Maroc fut créé dans les années trente et, vingt ans plus tard, c’est la ville côtière d’Agadir qui obtient le privilège d’organiser le Grand Prix du Maroc, réservé aux voitures de sport. Ces mêmes autos qui courront aussi sur le circuit d’Ain Diab à Casablanca en 1952. Tout ceci pour rappeler que le Maroc pouvait à bon droit revendiquer une certaine légitimité à organiser une épreuve d’envergure. L’Automobile Club du Maroc (basé à Casablanca, détail d’importance) fit donc une demande officielle auprès de la CSI –avec l’appui apprécié de l’A.C.F. – pour l’organisation d’un Grand Prix du championnat de Formule 1 1957.

la CSI demanda à voir et accorda au Maroc le droit d’organiser un Grand Prix, mais hors-championnat. Si l’expérience se révélait concluante, une épreuve officielle pourrait alors être envisagée pour 1958. Cette perspective allécha la majorité des compétiteurs : sachant qu’un nouveau règlement sur le carburant (1) modifierait considérablement la donne au niveau des moteurs en 1958, les écuries décidèrent de profiter de cette destination inédite comme d’une répétition générale avant une éventuelle édition officielle.

Les pilotes et équipes découvrirent fin octobre 1957 un circuit dessiné avec sérieux, mais somme toute rudimentaire : des stands et tribunes en bois bordaient le front de mer et les 7,610 km du tracé empruntaient les principales avenues de cette banlieue d’Ain Diab, située à l’ouest de Casablanca non loin de celle d’Anfa, avec comme seules protections illusoires quelques bottes de paille disséminées çà et là. Le circuit étant simpliste et extrêmement rapide, il parut évident à chacun que la moindre erreur pourrait avoir de fâcheuses conséquences. Mais finalement, ce n’était pas tellement pire qu’à Pescara, Syracuse, Monaco ou Caen et tout le monde se lança à fond dans la bataille. Tout le monde… ou presque. Une épidémie sournoise de grippe vint frapper plusieurs concurrents, et non des moindres : Hawthorn et Moss restèrent cloués à grelotter au fond de leur lit, et le courageux Collins – atteint du même mal – prit quand même le départ de la course sur sa Ferrari, mais fut victime d’une sortie de route lorsqu’une grosse quinte de toux lui fit lâcher le volant quelques malheureuses secondes ! Passé au travers des miasmes, Jean Behra remporta la course sur sa Maserati, devant l’étoile montante chez Vanwall, Stuart Lewis-Evans. Mis à part Peter Collins et Jean Lucas, aucun accident à déplorer, une organisation apparemment conforme aux canons de l’époque et une épreuve appréciée par tous les participants pour son côté exotique bien agréable en cette fin de championnat. Aucune raison donc pour la CSI de ne pas tenir sa promesse : le Maroc aurait bien l’honneur d’organiser une manche officielle du championnat 1958, et ce serait la dernière. Dans tous les sens du terme, mais ça, personne ne le savait encore.

Les autorités marocaines n’auraient certainement pas osé rêver plus beau scenario lorsqu’elles accueillirent tous les participants de la Formule 1 pour leur Grand Prix se tenant le 19 octobre 1958 : le circuit d’Ain Diab déciderait, ni plus ni moins, de l’attribution des deux titres mondiaux ! Deux, car en plus du traditionnel titre pilotes, venait d’être créé cette année un titre constructeur que se disputaient Ferrari et Vanwall. Et chez les conducteurs, la bataille allait opposer le flamboyant Mike Hawthorn sur Ferrari au surdoué Stirling Moss sur Vanwall, soit deux des plus charismatiques pilotes de l’époque. Que dire de plus ? La fête pouvait commencer !

Sur ce strict plan, ce Grand Prix fut une réussite totale : parades chatoyantes, manifestations colorées, grandes réceptions, visite des haras royaux, présence du roi Mohammed V et de son fils, le prince héritier Moulay Hassan (futur Hassan II), tout fut réuni pour donner un cachet exceptionnel à l’événement. Pour ce qui est de la course elle-même, le bilan fut beaucoup plus mitigé.

Compte tenu des résultats accumulés par les deux prétendants au titre durant cette saison 1958, la stratégie reposait dans les deux camps sur les seconds couteaux : Moss avait gagné trois fois plus de Grand Prix qu’Hawthorn, soit 3 contre 1. Mais ce dernier avait fait preuve d’une régularité de métronome en accumulant les podiums et les meilleurs tours en course (qui rapportaient 1 point à l’époque, rappelons-le) alors que son rival avait un peu fonctionné en « ON/OFF », comme souvent. Moss devait absolument gagner, tout en espérant qu’Hawthorn ne ferait pas mieux que 3e. Chez Ferrari, le petit nouveau Phil Hill avait donc pour mission de partir devant comme un missile pour entraîner Moss à le doubler avec le risque de casse moteur à la clé (les moteurs Vanwall étaient puissants, mais d’une fiabilité assez aléatoire), et chez Vanwall, Brooks devrait tout faire pour se maintenir devant Hawthorn. Cette dernière donnée allait être la raison du drame en devenir.

La course fut d’emblée intense, Moss en tête étant harcelé par Hill, et Brooks, après un mauvais départ, ayant délogé Hawthorn de la troisième place. Moss était dans la forme de ses grands jours, de celle où il pilotait sur un fil sa monoplace avec une époustouflante élégance et contrôlait le rythme avec assurance. Hill ne semblait pas le gêner et, sauf pépin mécanique, il se dirigeait à coup sûr vers une quatrième victoire cette année. Et comme derrière, Brooks contenait Hawthorn, la confiance dans le camp Vanwall augmentait au fil des tours. Malheureusement, ce qu’espérait secrètement Ferrari arriva : trop sollicité, le quatre-cylindres de la Vanwall de Brooks explosa dans un nuage d’huile, le valeureux dentiste (2) ne devant qu’à ses bons réflexes – et à une bonne part de chance – de se sortir indemne de la série de toupies entamée par sa monoplace. Au passage devant les stands, le directeur sportif David Yorke chez Vanwall indiqua alors à Stuart Lewis-Evans de partir en chasse de la Ferrari d’Hawthorn, devenu 2e (après que Hill se soit obligeamment effacé), et donc, virtuellement champion du monde.

La tâche était compliquée pour le pauvre Stuart : il n’était que 5e, derrière Bonnier sur sa BRM et surtout les deux Ferrari de Hill et Hawthorn. De gros bouchons à faire sauter, et il ne restait plus qu’une dizaine de tours. Néanmoins, le frêle Anglais, qui avait prouvé cette année qu’il faudrait compter avec lui dans l’avenir, continuait à pousser et à faire frôler l’aiguille de son compte-tours avec la limite autorisée… peut-être même un peu plus. Personne ne le saurait car le moteur de la Vanwall subit un sort identique à celui de Brooks. Sauf que la chance n’était pas au bord de piste pour Stuart Lewis-Evans : sa voiture s’embrasa et le pilote s’en éjecta, la combinaison en feu. Affolé, il se mit à courir, au lieu de se jeter dans le sable et se rouler par terre comme la raison l’aurait voulu. Mais la raison dans ces cas-là !… Le temps que les commissaires l’atteignent, les flammes avaient fait leur œuvre. Très grièvement brûlé, il fut rapatrié en Angleterre dans le Vickers Viscount personnel de Tony Vandervell, le propriétaire de l’écurie Vanwall. Malgré des greffes de peau, il mourut quelques jours plus tard.

Ainsi tout fut joué sur le circuit d’Ain Diab de Casablanca en cette fin d’après-midi ensoleillée d’octobre 1958 : Stirling Moss gagna la course, mais Mike Hawthorn assura tranquillement la deuxième place qui lui apportait le titre sur un plateau. Vanwall obtint le titre des constructeurs grâce à ses sept victoires, contre deux à Ferrari, mais ce fut là une piètre consolation pour un Tony Vandervell dévasté et usé qui ne se pardonnait pas la mort de Lewis-Evans : quelques jours après la remise des prix à Londres, il annonça qu’il stoppait toute forme de compétition automobile (3).

Quant au Grand Prix du Maroc, il ne fut pas reconduit. Malgré une demande officielle de la part de l’ACM pour 1959, la CSI considéra que l’édition 1958 avait trop laissé la part au hasard et au risque pour accorder à nouveau au royaume chérifien l’organisation d’une manche du championnat du monde : outre Lewis-Evans, de nombreux accidents, dont certains graves (Olivier Gendebien et François Picard furent grièvement blessés), avaient entaché le bon déroulement de l’épreuve et les conditions de sécurité – inexistantes – avaient subitement interpelé les autorités sportives internationales. L’effort et l’intention étaient louables, le Maroc avait réussi son pari d’attirer sur ses terres la discipline la plus emblématique des sports mécaniques, mais l’organisation manquait à tous points de vue de réalisme et de pragmatisme. L’aventure nord-africaine de la Formule 1 se termina sur cette note mi-figue, mi-raisin et ne se réitèrerait plus.

Grand Prix du Maroc 1958 : une finale, et puis c’est tout.
Dans la série « ces Grands Prix d’une seule édition » initiée par l’ami Olivier Favre avec le Questor Grand Prix 1971, penchons-nous aujourd’hui sur le cas d’un pays ambitieux, le Maroc, qui réussit à obtenir non seulement l’organisation d’un Grand Prix de Formule 1, mais en plus celui qui déciderait de l’attribution des titres mondiaux cette année-là. C’était à Casablanca, en 1958.
Pierre Ménard

Un seul Grand Prix ? Les plus attentifs des lecteurs de Classic Courses auront tout de suite froncé les sourcils et relevé la fausse inexactitude : inexactitude car il y eut un premier Grand Prix de Formule 1 à Casablanca en 1957, fausse car ce Grand Prix ne fut pas pris en compte dans le championnat 1957. Et pour être tout à fait exact, disons tout de suite que le Maroc n’en n’était pas à son coup d’essai quant à l’organisation de courses automobiles : depuis sa mise sous la « protection » de la France en 1912, les moteurs n’avaient cessé de vrombir sur les pistes du royaume chérifien.

Les Français débarquèrent donc en Afrique du Nord avec armes et bagages, mais également avec leurs rutilantes automobiles qu’ils se hâtèrent d’engager dans des épreuves nouvellement créées. Des courses de ville à ville eurent d’abord lieu, comme ce Rabat-Casablanca en 1912, sur une distance de 90 km, remporté par une Panhard et Levassor en 5 heures. Les années vingt virent l’introduction de la notion de circuit automobile, suivant en cela la mode en Europe. Ici, point d’autodrome moderne à la Montlhéry ou Monza, mais un tracé empruntant quelques artères de la banlieue d’Anfa à Casablanca, tracé destiné au Grand Prix de Casablanca disputé avec des voitures de Grand Prix comme des Amilcar ou des Bugatti. Parallèlement, le Rallye du Maroc fut créé dans les années trente et, vingt ans plus tard, c’est la ville côtière d’Agadir qui obtient le privilège d’organiser le Grand Prix du Maroc, réservé aux voitures de sport. Ces mêmes autos qui courront aussi sur le circuit d’Ain Diab à Casablanca en 1952. Tout ceci pour rappeler que le Maroc pouvait à bon droit revendiquer une certaine légitimité à organiser une épreuve d’envergure. L’Automobile Club du Maroc (basé à Casablanca, détail d’importance) fit donc une demande officielle auprès de la CSI –avec l’appui apprécié de l’A.C.F. – pour l’organisation d’un Grand Prix du championnat de Formule 1 1957.

la CSI demanda à voir et accorda au Maroc le droit d’organiser un Grand Prix, mais hors-championnat. Si l’expérience se révélait concluante, une épreuve officielle pourrait alors être envisagée pour 1958. Cette perspective allécha la majorité des compétiteurs : sachant qu’un nouveau règlement sur le carburant (1) modifierait considérablement la donne au niveau des moteurs en 1958, les écuries décidèrent de profiter de cette destination inédite comme d’une répétition générale avant une éventuelle édition officielle.

Les pilotes et équipes découvrirent fin octobre 1957 un circuit dessiné avec sérieux, mais somme toute rudimentaire : des stands et tribunes en bois bordaient le front de mer et les 7,610 km du tracé empruntaient les principales avenues de cette banlieue d’Ain Diab, située à l’ouest de Casablanca non loin de celle d’Anfa, avec comme seules protections illusoires quelques bottes de paille disséminées çà et là. Le circuit étant simpliste et extrêmement rapide, il parut évident à chacun que la moindre erreur pourrait avoir de fâcheuses conséquences. Mais finalement, ce n’était pas tellement pire qu’à Pescara, Syracuse, Monaco ou Caen et tout le monde se lança à fond dans la bataille. Tout le monde… ou presque. Une épidémie sournoise de grippe vint frapper plusieurs concurrents, et non des moindres : Hawthorn et Moss restèrent cloués à grelotter au fond de leur lit, et le courageux Collins – atteint du même mal – prit quand même le départ de la course sur sa Ferrari, mais fut victime d’une sortie de route lorsqu’une grosse quinte de toux lui fit lâcher le volant quelques malheureuses secondes ! Passé au travers des miasmes, Jean Behra remporta la course sur sa Maserati, devant l’étoile montante chez Vanwall, Stuart Lewis-Evans. Mis à part Peter Collins et Jean Lucas, aucun accident à déplorer, une organisation apparemment conforme aux canons de l’époque et une épreuve appréciée par tous les participants pour son côté exotique bien agréable en cette fin de championnat. Aucune raison donc pour la CSI de ne pas tenir sa promesse : le Maroc aurait bien l’honneur d’organiser une manche officielle du championnat 1958, et ce serait la dernière. Dans tous les sens du terme, mais ça, personne ne le savait encore.

Les autorités marocaines n’auraient certainement pas osé rêver plus beau scenario lorsqu’elles accueillirent tous les participants de la Formule 1 pour leur Grand Prix se tenant le 19 octobre 1958 : le circuit d’Ain Diab déciderait, ni plus ni moins, de l’attribution des deux titres mondiaux ! Deux, car en plus du traditionnel titre pilotes, venait d’être créé cette année un titre constructeur que se disputaient Ferrari et Vanwall. Et chez les conducteurs, la bataille allait opposer le flamboyant Mike Hawthorn sur Ferrari au surdoué Stirling Moss sur Vanwall, soit deux des plus charismatiques pilotes de l’époque. Que dire de plus ? La fête pouvait commencer !

Sur ce strict plan, ce Grand Prix fut une réussite totale : parades chatoyantes, manifestations colorées, grandes réceptions, visite des haras royaux, présence du roi Mohammed V et de son fils, le prince héritier Moulay Hassan (futur Hassan II), tout fut réuni pour donner un cachet exceptionnel à l’événement. Pour ce qui est de la course elle-même, le bilan fut beaucoup plus mitigé.

Compte tenu des résultats accumulés par les deux prétendants au titre durant cette saison 1958, la stratégie reposait dans les deux camps sur les seconds couteaux : Moss avait gagné trois fois plus de Grand Prix qu’Hawthorn, soit 3 contre 1. Mais ce dernier avait fait preuve d’une régularité de métronome en accumulant les podiums et les meilleurs tours en course (qui rapportaient 1 point à l’époque, rappelons-le) alors que son rival avait un peu fonctionné en « ON/OFF », comme souvent. Moss devait absolument gagner, tout en espérant qu’Hawthorn ne ferait pas mieux que 3e. Chez Ferrari, le petit nouveau Phil Hill avait donc pour mission de partir devant comme un missile pour entraîner Moss à le doubler avec le risque de casse moteur à la clé (les moteurs Vanwall étaient puissants, mais d’une fiabilité assez aléatoire), et chez Vanwall, Brooks devrait tout faire pour se maintenir devant Hawthorn. Cette dernière donnée allait être la raison du drame en devenir.

La course fut d’emblée intense, Moss en tête étant harcelé par Hill, et Brooks, après un mauvais départ, ayant délogé Hawthorn de la troisième place. Moss était dans la forme de ses grands jours, de celle où il pilotait sur un fil sa monoplace avec une époustouflante élégance et contrôlait le rythme avec assurance. Hill ne semblait pas le gêner et, sauf pépin mécanique, il se dirigeait à coup sûr vers une quatrième victoire cette année. Et comme derrière, Brooks contenait Hawthorn, la confiance dans le camp Vanwall augmentait au fil des tours. Malheureusement, ce qu’espérait secrètement Ferrari arriva : trop sollicité, le quatre-cylindres de la Vanwall de Brooks explosa dans un nuage d’huile, le valeureux dentiste (2) ne devant qu’à ses bons réflexes – et à une bonne part de chance – de se sortir indemne de la série de toupies entamée par sa monoplace. Au passage devant les stands, le directeur sportif David Yorke chez Vanwall indiqua alors à Stuart Lewis-Evans de partir en chasse de la Ferrari d’Hawthorn, devenu 2e (après que Hill se soit obligeamment effacé), et donc, virtuellement champion du monde.

La tâche était compliquée pour le pauvre Stuart : il n’était que 5e, derrière Bonnier sur sa BRM et surtout les deux Ferrari de Hill et Hawthorn. De gros bouchons à faire sauter, et il ne restait plus qu’une dizaine de tours. Néanmoins, le frêle Anglais, qui avait prouvé cette année qu’il faudrait compter avec lui dans l’avenir, continuait à pousser et à faire frôler l’aiguille de son compte-tours avec la limite autorisée… peut-être même un peu plus. Personne ne le saurait car le moteur de la Vanwall subit un sort identique à celui de Brooks. Sauf que la chance n’était pas au bord de piste pour Stuart Lewis-Evans : sa voiture s’embrasa et le pilote s’en éjecta, la combinaison en feu. Affolé, il se mit à courir, au lieu de se jeter dans le sable et se rouler par terre comme la raison l’aurait voulu. Mais la raison dans ces cas-là !… Le temps que les commissaires l’atteignent, les flammes avaient fait leur œuvre. Très grièvement brûlé, il fut rapatrié en Angleterre dans le Vickers Viscount personnel de Tony Vandervell, le propriétaire de l’écurie Vanwall. Malgré des greffes de peau, il mourut quelques jours plus tard.

Ainsi tout fut joué sur le circuit d’Ain Diab de Casablanca en cette fin d’après-midi ensoleillée d’octobre 1958 : Stirling Moss gagna la course, mais Mike Hawthorn assura tranquillement la deuxième place qui lui apportait le titre sur un plateau. Vanwall obtint le titre des constructeurs grâce à ses sept victoires, contre deux à Ferrari, mais ce fut là une piètre consolation pour un Tony Vandervell dévasté et usé qui ne se pardonnait pas la mort de Lewis-Evans : quelques jours après la remise des prix à Londres, il annonça qu’il stoppait toute forme de compétition automobile (3).

Quant au Grand Prix du Maroc, il ne fut pas reconduit. Malgré une demande officielle de la part de l’ACM pour 1959, la CSI considéra que l’édition 1958 avait trop laissé la part au hasard et au risque pour accorder à nouveau au royaume chérifien l’organisation d’une manche du championnat du monde : outre Lewis-Evans, de nombreux accidents, dont certains graves (Olivier Gendebien et François Picard furent grièvement blessés), avaient entaché le bon déroulement de l’épreuve et les conditions de sécurité – inexistantes – avaient subitement interpelé les autorités sportives internationales. L’effort et l’intention étaient louables, le Maroc avait réussi son pari d’attirer sur ses terres la discipline la plus emblématique des sports mécaniques, mais l’organisation manquait à tous points de vue de réalisme et de pragmatisme. L’aventure nord-africaine de la Formule 1 se termina sur cette note mi-figue, mi-raisin et ne se réitèrerait plus.

Grand Prix du Maroc 1958 : une finale, et puis c’est tout.
Dans la série « ces Grands Prix d’une seule édition » initiée par l’ami Olivier Favre avec le Questor Grand Prix 1971, penchons-nous aujourd’hui sur le cas d’un pays ambitieux, le Maroc, qui réussit à obtenir non seulement l’organisation d’un Grand Prix de Formule 1, mais en plus celui qui déciderait de l’attribution des titres mondiaux cette année-là. C’était à Casablanca, en 1958.
Pierre Ménard

Un seul Grand Prix ? Les plus attentifs des lecteurs de Classic Courses auront tout de suite froncé les sourcils et relevé la fausse inexactitude : inexactitude car il y eut un premier Grand Prix de Formule 1 à Casablanca en 1957, fausse car ce Grand Prix ne fut pas pris en compte dans le championnat 1957. Et pour être tout à fait exact, disons tout de suite que le Maroc n’en n’était pas à son coup d’essai quant à l’organisation de courses automobiles : depuis sa mise sous la « protection » de la France en 1912, les moteurs n’avaient cessé de vrombir sur les pistes du royaume chérifien.

Les Français débarquèrent donc en Afrique du Nord avec armes et bagages, mais également avec leurs rutilantes automobiles qu’ils se hâtèrent d’engager dans des épreuves nouvellement créées. Des courses de ville à ville eurent d’abord lieu, comme ce Rabat-Casablanca en 1912, sur une distance de 90 km, remporté par une Panhard et Levassor en 5 heures. Les années vingt virent l’introduction de la notion de circuit automobile, suivant en cela la mode en Europe. Ici, point d’autodrome moderne à la Montlhéry ou Monza, mais un tracé empruntant quelques artères de la banlieue d’Anfa à Casablanca, tracé destiné au Grand Prix de Casablanca disputé avec des voitures de Grand Prix comme des Amilcar ou des Bugatti. Parallèlement, le Rallye du Maroc fut créé dans les années trente et, vingt ans plus tard, c’est la ville côtière d’Agadir qui obtient le privilège d’organiser le Grand Prix du Maroc, réservé aux voitures de sport. Ces mêmes autos qui courront aussi sur le circuit d’Ain Diab à Casablanca en 1952. Tout ceci pour rappeler que le Maroc pouvait à bon droit revendiquer une certaine légitimité à organiser une épreuve d’envergure. L’Automobile Club du Maroc (basé à Casablanca, détail d’importance) fit donc une demande officielle auprès de la CSI –avec l’appui apprécié de l’A.C.F. – pour l’organisation d’un Grand Prix du championnat de Formule 1 1957.

la CSI demanda à voir et accorda au Maroc le droit d’organiser un Grand Prix, mais hors-championnat. Si l’expérience se révélait concluante, une épreuve officielle pourrait alors être envisagée pour 1958. Cette perspective allécha la majorité des compétiteurs : sachant qu’un nouveau règlement sur le carburant (1) modifierait considérablement la donne au niveau des moteurs en 1958, les écuries décidèrent de profiter de cette destination inédite comme d’une répétition générale avant une éventuelle édition officielle.

Les pilotes et équipes découvrirent fin octobre 1957 un circuit dessiné avec sérieux, mais somme toute rudimentaire : des stands et tribunes en bois bordaient le front de mer et les 7,610 km du tracé empruntaient les principales avenues de cette banlieue d’Ain Diab, située à l’ouest de Casablanca non loin de celle d’Anfa, avec comme seules protections illusoires quelques bottes de paille disséminées çà et là. Le circuit étant simpliste et extrêmement rapide, il parut évident à chacun que la moindre erreur pourrait avoir de fâcheuses conséquences. Mais finalement, ce n’était pas tellement pire qu’à Pescara, Syracuse, Monaco ou Caen et tout le monde se lança à fond dans la bataille. Tout le monde… ou presque. Une épidémie sournoise de grippe vint frapper plusieurs concurrents, et non des moindres : Hawthorn et Moss restèrent cloués à grelotter au fond de leur lit, et le courageux Collins – atteint du même mal – prit quand même le départ de la course sur sa Ferrari, mais fut victime d’une sortie de route lorsqu’une grosse quinte de toux lui fit lâcher le volant quelques malheureuses secondes ! Passé au travers des miasmes, Jean Behra remporta la course sur sa Maserati, devant l’étoile montante chez Vanwall, Stuart Lewis-Evans. Mis à part Peter Collins et Jean Lucas, aucun accident à déplorer, une organisation apparemment conforme aux canons de l’époque et une épreuve appréciée par tous les participants pour son côté exotique bien agréable en cette fin de championnat. Aucune raison donc pour la CSI de ne pas tenir sa promesse : le Maroc aurait bien l’honneur d’organiser une manche officielle du championnat 1958, et ce serait la dernière. Dans tous les sens du terme, mais ça, personne ne le savait encore.

Les autorités marocaines n’auraient certainement pas osé rêver plus beau scenario lorsqu’elles accueillirent tous les participants de la Formule 1 pour leur Grand Prix se tenant le 19 octobre 1958 : le circuit d’Ain Diab déciderait, ni plus ni moins, de l’attribution des deux titres mondiaux ! Deux, car en plus du traditionnel titre pilotes, venait d’être créé cette année un titre constructeur que se disputaient Ferrari et Vanwall. Et chez les conducteurs, la bataille allait opposer le flamboyant Mike Hawthorn sur Ferrari au surdoué Stirling Moss sur Vanwall, soit deux des plus charismatiques pilotes de l’époque. Que dire de plus ? La fête pouvait commencer !

Sur ce strict plan, ce Grand Prix fut une réussite totale : parades chatoyantes, manifestations colorées, grandes réceptions, visite des haras royaux, présence du roi Mohammed V et de son fils, le prince héritier Moulay Hassan (futur Hassan II), tout fut réuni pour donner un cachet exceptionnel à l’événement. Pour ce qui est de la course elle-même, le bilan fut beaucoup plus mitigé.

Compte tenu des résultats accumulés par les deux prétendants au titre durant cette saison 1958, la stratégie reposait dans les deux camps sur les seconds couteaux : Moss avait gagné trois fois plus de Grand Prix qu’Hawthorn, soit 3 contre 1. Mais ce dernier avait fait preuve d’une régularité de métronome en accumulant les podiums et les meilleurs tours en course (qui rapportaient 1 point à l’époque, rappelons-le) alors que son rival avait un peu fonctionné en « ON/OFF », comme souvent. Moss devait absolument gagner, tout en espérant qu’Hawthorn ne ferait pas mieux que 3e. Chez Ferrari, le petit nouveau Phil Hill avait donc pour mission de partir devant comme un missile pour entraîner Moss à le doubler avec le risque de casse moteur à la clé (les moteurs Vanwall étaient puissants, mais d’une fiabilité assez aléatoire), et chez Vanwall, Brooks devrait tout faire pour se maintenir devant Hawthorn. Cette dernière donnée allait être la raison du drame en devenir.

La course fut d’emblée intense, Moss en tête étant harcelé par Hill, et Brooks, après un mauvais départ, ayant délogé Hawthorn de la troisième place. Moss était dans la forme de ses grands jours, de celle où il pilotait sur un fil sa monoplace avec une époustouflante élégance et contrôlait le rythme avec assurance. Hill ne semblait pas le gêner et, sauf pépin mécanique, il se dirigeait à coup sûr vers une quatrième victoire cette année. Et comme derrière, Brooks contenait Hawthorn, la confiance dans le camp Vanwall augmentait au fil des tours. Malheureusement, ce qu’espérait secrètement Ferrari arriva : trop sollicité, le quatre-cylindres de la Vanwall de Brooks explosa dans un nuage d’huile, le valeureux dentiste (2) ne devant qu’à ses bons réflexes – et à une bonne part de chance – de se sortir indemne de la série de toupies entamée par sa monoplace. Au passage devant les stands, le directeur sportif David Yorke chez Vanwall indiqua alors à Stuart Lewis-Evans de partir en chasse de la Ferrari d’Hawthorn, devenu 2e (après que Hill se soit obligeamment effacé), et donc, virtuellement champion du monde.

La tâche était compliquée pour le pauvre Stuart : il n’était que 5e, derrière Bonnier sur sa BRM et surtout les deux Ferrari de Hill et Hawthorn. De gros bouchons à faire sauter, et il ne restait plus qu’une dizaine de tours. Néanmoins, le frêle Anglais, qui avait prouvé cette année qu’il faudrait compter avec lui dans l’avenir, continuait à pousser et à faire frôler l’aiguille de son compte-tours avec la limite autorisée… peut-être même un peu plus. Personne ne le saurait car le moteur de la Vanwall subit un sort identique à celui de Brooks. Sauf que la chance n’était pas au bord de piste pour Stuart Lewis-Evans : sa voiture s’embrasa et le pilote s’en éjecta, la combinaison en feu. Affolé, il se mit à courir, au lieu de se jeter dans le sable et se rouler par terre comme la raison l’aurait voulu. Mais la raison dans ces cas-là !… Le temps que les commissaires l’atteignent, les flammes avaient fait leur œuvre. Très grièvement brûlé, il fut rapatrié en Angleterre dans le Vickers Viscount personnel de Tony Vandervell, le propriétaire de l’écurie Vanwall. Malgré des greffes de peau, il mourut quelques jours plus tard.

Ainsi tout fut joué sur le circuit d’Ain Diab de Casablanca en cette fin d’après-midi ensoleillée d’octobre 1958 : Stirling Moss gagna la course, mais Mike Hawthorn assura tranquillement la deuxième place qui lui apportait le titre sur un plateau. Vanwall obtint le titre des constructeurs grâce à ses sept victoires, contre deux à Ferrari, mais ce fut là une piètre consolation pour un Tony Vandervell dévasté et usé qui ne se pardonnait pas la mort de Lewis-Evans : quelques jours après la remise des prix à Londres, il annonça qu’il stoppait toute forme de compétition automobile (3).

Quant au Grand Prix du Maroc, il ne fut pas reconduit. Malgré une demande officielle de la part de l’ACM pour 1959, la CSI considéra que l’édition 1958 avait trop laissé la part au hasard et au risque pour accorder à nouveau au royaume chérifien l’organisation d’une manche du championnat du monde : outre Lewis-Evans, de nombreux accidents, dont certains graves (Olivier Gendebien et François Picard furent grièvement blessés), avaient entaché le bon déroulement de l’épreuve et les conditions de sécurité – inexistantes – avaient subitement interpelé les autorités sportives internationales. L’effort et l’intention étaient louables, le Maroc avait réussi son pari d’attirer sur ses terres la discipline la plus emblématique des sports mécaniques, mais l’organisation manquait à tous points de vue de réalisme et de pragmatisme. L’aventure nord-africaine de la Formule 1 se termina sur cette note mi-figue, mi-raisin et ne se réitèrerait plus.

Grand Prix du Maroc 1958 : une finale, et puis c’est tout.
Dans la série « ces Grands Prix d’une seule édition » initiée par l’ami Olivier Favre avec le Questor Grand Prix 1971, penchons-nous aujourd’hui sur le cas d’un pays ambitieux, le Maroc, qui réussit à obtenir non seulement l’organisation d’un Grand Prix de Formule 1, mais en plus celui qui déciderait de l’attribution des titres mondiaux cette année-là. C’était à Casablanca, en 1958.
Pierre Ménard

Un seul Grand Prix ? Les plus attentifs des lecteurs de Classic Courses auront tout de suite froncé les sourcils et relevé la fausse inexactitude : inexactitude car il y eut un premier Grand Prix de Formule 1 à Casablanca en 1957, fausse car ce Grand Prix ne fut pas pris en compte dans le championnat 1957. Et pour être tout à fait exact, disons tout de suite que le Maroc n’en n’était pas à son coup d’essai quant à l’organisation de courses automobiles : depuis sa mise sous la « protection » de la France en 1912, les moteurs n’avaient cessé de vrombir sur les pistes du royaume chérifien.

Les Français débarquèrent donc en Afrique du Nord avec armes et bagages, mais également avec leurs rutilantes automobiles qu’ils se hâtèrent d’engager dans des épreuves nouvellement créées. Des courses de ville à ville eurent d’abord lieu, comme ce Rabat-Casablanca en 1912, sur une distance de 90 km, remporté par une Panhard et Levassor en 5 heures. Les années vingt virent l’introduction de la notion de circuit automobile, suivant en cela la mode en Europe. Ici, point d’autodrome moderne à la Montlhéry ou Monza, mais un tracé empruntant quelques artères de la banlieue d’Anfa à Casablanca, tracé destiné au Grand Prix de Casablanca disputé avec des voitures de Grand Prix comme des Amilcar ou des Bugatti. Parallèlement, le Rallye du Maroc fut créé dans les années trente et, vingt ans plus tard, c’est la ville côtière d’Agadir qui obtient le privilège d’organiser le Grand Prix du Maroc, réservé aux voitures de sport. Ces mêmes autos qui courront aussi sur le circuit d’Ain Diab à Casablanca en 1952. Tout ceci pour rappeler que le Maroc pouvait à bon droit revendiquer une certaine légitimité à organiser une épreuve d’envergure. L’Automobile Club du Maroc (basé à Casablanca, détail d’importance) fit donc une demande officielle auprès de la CSI –avec l’appui apprécié de l’A.C.F. – pour l’organisation d’un Grand Prix du championnat de Formule 1 1957.

la CSI demanda à voir et accorda au Maroc le droit d’organiser un Grand Prix, mais hors-championnat. Si l’expérience se révélait concluante, une épreuve officielle pourrait alors être envisagée pour 1958. Cette perspective allécha la majorité des compétiteurs : sachant qu’un nouveau règlement sur le carburant (1) modifierait considérablement la donne au niveau des moteurs en 1958, les écuries décidèrent de profiter de cette destination inédite comme d’une répétition générale avant une éventuelle édition officielle.

Les pilotes et équipes découvrirent fin octobre 1957 un circuit dessiné avec sérieux, mais somme toute rudimentaire : des stands et tribunes en bois bordaient le front de mer et les 7,610 km du tracé empruntaient les principales avenues de cette banlieue d’Ain Diab, située à l’ouest de Casablanca non loin de celle d’Anfa, avec comme seules protections illusoires quelques bottes de paille disséminées çà et là. Le circuit étant simpliste et extrêmement rapide, il parut évident à chacun que la moindre erreur pourrait avoir de fâcheuses conséquences. Mais finalement, ce n’était pas tellement pire qu’à Pescara, Syracuse, Monaco ou Caen et tout le monde se lança à fond dans la bataille. Tout le monde… ou presque. Une épidémie sournoise de grippe vint frapper plusieurs concurrents, et non des moindres : Hawthorn et Moss restèrent cloués à grelotter au fond de leur lit, et le courageux Collins – atteint du même mal – prit quand même le départ de la course sur sa Ferrari, mais fut victime d’une sortie de route lorsqu’une grosse quinte de toux lui fit lâcher le volant quelques malheureuses secondes ! Passé au travers des miasmes, Jean Behra remporta la course sur sa Maserati, devant l’étoile montante chez Vanwall, Stuart Lewis-Evans. Mis à part Peter Collins et Jean Lucas, aucun accident à déplorer, une organisation apparemment conforme aux canons de l’époque et une épreuve appréciée par tous les participants pour son côté exotique bien agréable en cette fin de championnat. Aucune raison donc pour la CSI de ne pas tenir sa promesse : le Maroc aurait bien l’honneur d’organiser une manche officielle du championnat 1958, et ce serait la dernière. Dans tous les sens du terme, mais ça, personne ne le savait encore.

Les autorités marocaines n’auraient certainement pas osé rêver plus beau scenario lorsqu’elles accueillirent tous les participants de la Formule 1 pour leur Grand Prix se tenant le 19 octobre 1958 : le circuit d’Ain Diab déciderait, ni plus ni moins, de l’attribution des deux titres mondiaux ! Deux, car en plus du traditionnel titre pilotes, venait d’être créé cette année un titre constructeur que se disputaient Ferrari et Vanwall. Et chez les conducteurs, la bataille allait opposer le flamboyant Mike Hawthorn sur Ferrari au surdoué Stirling Moss sur Vanwall, soit deux des plus charismatiques pilotes de l’époque. Que dire de plus ? La fête pouvait commencer !

Sur ce strict plan, ce Grand Prix fut une réussite totale : parades chatoyantes, manifestations colorées, grandes réceptions, visite des haras royaux, présence du roi Mohammed V et de son fils, le prince héritier Moulay Hassan (futur Hassan II), tout fut réuni pour donner un cachet exceptionnel à l’événement. Pour ce qui est de la course elle-même, le bilan fut beaucoup plus mitigé.

Compte tenu des résultats accumulés par les deux prétendants au titre durant cette saison 1958, la stratégie reposait dans les deux camps sur les seconds couteaux : Moss avait gagné trois fois plus de Grand Prix qu’Hawthorn, soit 3 contre 1. Mais ce dernier avait fait preuve d’une régularité de métronome en accumulant les podiums et les meilleurs tours en course (qui rapportaient 1 point à l’époque, rappelons-le) alors que son rival avait un peu fonctionné en « ON/OFF », comme souvent. Moss devait absolument gagner, tout en espérant qu’Hawthorn ne ferait pas mieux que 3e. Chez Ferrari, le petit nouveau Phil Hill avait donc pour mission de partir devant comme un missile pour entraîner Moss à le doubler avec le risque de casse moteur à la clé (les moteurs Vanwall étaient puissants, mais d’une fiabilité assez aléatoire), et chez Vanwall, Brooks devrait tout faire pour se maintenir devant Hawthorn. Cette dernière donnée allait être la raison du drame en devenir.

La course fut d’emblée intense, Moss en tête étant harcelé par Hill, et Brooks, après un mauvais départ, ayant délogé Hawthorn de la troisième place. Moss était dans la forme de ses grands jours, de celle où il pilotait sur un fil sa monoplace avec une époustouflante élégance et contrôlait le rythme avec assurance. Hill ne semblait pas le gêner et, sauf pépin mécanique, il se dirigeait à coup sûr vers une quatrième victoire cette année. Et comme derrière, Brooks contenait Hawthorn, la confiance dans le camp Vanwall augmentait au fil des tours. Malheureusement, ce qu’espérait secrètement Ferrari arriva : trop sollicité, le quatre-cylindres de la Vanwall de Brooks explosa dans un nuage d’huile, le valeureux dentiste (2) ne devant qu’à ses bons réflexes – et à une bonne part de chance – de se sortir indemne de la série de toupies entamée par sa monoplace. Au passage devant les stands, le directeur sportif David Yorke chez Vanwall indiqua alors à Stuart Lewis-Evans de partir en chasse de la Ferrari d’Hawthorn, devenu 2e (après que Hill se soit obligeamment effacé), et donc, virtuellement champion du monde.

La tâche était compliquée pour le pauvre Stuart : il n’était que 5e, derrière Bonnier sur sa BRM et surtout les deux Ferrari de Hill et Hawthorn. De gros bouchons à faire sauter, et il ne restait plus qu’une dizaine de tours. Néanmoins, le frêle Anglais, qui avait prouvé cette année qu’il faudrait compter avec lui dans l’avenir, continuait à pousser et à faire frôler l’aiguille de son compte-tours avec la limite autorisée… peut-être même un peu plus. Personne ne le saurait car le moteur de la Vanwall subit un sort identique à celui de Brooks. Sauf que la chance n’était pas au bord de piste pour Stuart Lewis-Evans : sa voiture s’embrasa et le pilote s’en éjecta, la combinaison en feu. Affolé, il se mit à courir, au lieu de se jeter dans le sable et se rouler par terre comme la raison l’aurait voulu. Mais la raison dans ces cas-là !… Le temps que les commissaires l’atteignent, les flammes avaient fait leur œuvre. Très grièvement brûlé, il fut rapatrié en Angleterre dans le Vickers Viscount personnel de Tony Vandervell, le propriétaire de l’écurie Vanwall. Malgré des greffes de peau, il mourut quelques jours plus tard.

Ainsi tout fut joué sur le circuit d’Ain Diab de Casablanca en cette fin d’après-midi ensoleillée d’octobre 1958 : Stirling Moss gagna la course, mais Mike Hawthorn assura tranquillement la deuxième place qui lui apportait le titre sur un plateau. Vanwall obtint le titre des constructeurs grâce à ses sept victoires, contre deux à Ferrari, mais ce fut là une piètre consolation pour un Tony Vandervell dévasté et usé qui ne se pardonnait pas la mort de Lewis-Evans : quelques jours après la remise des prix à Londres, il annonça qu’il stoppait toute forme de compétition automobile (3).

Quant au Grand Prix du Maroc, il ne fut pas reconduit. Malgré une demande officielle de la part de l’ACM pour 1959, la CSI considéra que l’édition 1958 avait trop laissé la part au hasard et au risque pour accorder à nouveau au royaume chérifien l’organisation d’une manche du championnat du monde : outre Lewis-Evans, de nombreux accidents, dont certains graves (Olivier Gendebien et François Picard furent grièvement blessés), avaient entaché le bon déroulement de l’épreuve et les conditions de sécurité – inexistantes – avaient subitement interpelé les autorités sportives internationales. L’effort et l’intention étaient louables, le Maroc avait réussi son pari d’attirer sur ses terres la discipline la plus emblématique des sports mécaniques, mais l’organisation manquait à tous points de vue de réalisme et de pragmatisme. L’aventure nord-africaine de la Formule 1 se termina sur cette note mi-figue, mi-raisin et ne se réitèrerait plus.

Grand Prix du Maroc 1958 : une finale, et puis c’est tout.
Dans la série « ces Grands Prix d’une seule édition » initiée par l’ami Olivier Favre avec le Questor Grand Prix 1971, penchons-nous aujourd’hui sur le cas d’un pays ambitieux, le Maroc, qui réussit à obtenir non seulement l’organisation d’un Grand Prix de Formule 1, mais en plus celui qui déciderait de l’attribution des titres mondiaux cette année-là. C’était à Casablanca, en 1958.
Pierre Ménard

Un seul Grand Prix ? Les plus attentifs des lecteurs de Classic Courses auront tout de suite froncé les sourcils et relevé la fausse inexactitude : inexactitude car il y eut un premier Grand Prix de Formule 1 à Casablanca en 1957, fausse car ce Grand Prix ne fut pas pris en compte dans le championnat 1957. Et pour être tout à fait exact, disons tout de suite que le Maroc n’en n’était pas à son coup d’essai quant à l’organisation de courses automobiles : depuis sa mise sous la « protection » de la France en 1912, les moteurs n’avaient cessé de vrombir sur les pistes du royaume chérifien.

Les Français débarquèrent donc en Afrique du Nord avec armes et bagages, mais également avec leurs rutilantes automobiles qu’ils se hâtèrent d’engager dans des épreuves nouvellement créées. Des courses de ville à ville eurent d’abord lieu, comme ce Rabat-Casablanca en 1912, sur une distance de 90 km, remporté par une Panhard et Levassor en 5 heures. Les années vingt virent l’introduction de la notion de circuit automobile, suivant en cela la mode en Europe. Ici, point d’autodrome moderne à la Montlhéry ou Monza, mais un tracé empruntant quelques artères de la banlieue d’Anfa à Casablanca, tracé destiné au Grand Prix de Casablanca disputé avec des voitures de Grand Prix comme des Amilcar ou des Bugatti. Parallèlement, le Rallye du Maroc fut créé dans les années trente et, vingt ans plus tard, c’est la ville côtière d’Agadir qui obtient le privilège d’organiser le Grand Prix du Maroc, réservé aux voitures de sport. Ces mêmes autos qui courront aussi sur le circuit d’Ain Diab à Casablanca en 1952. Tout ceci pour rappeler que le Maroc pouvait à bon droit revendiquer une certaine légitimité à organiser une épreuve d’envergure. L’Automobile Club du Maroc (basé à Casablanca, détail d’importance) fit donc une demande officielle auprès de la CSI –avec l’appui apprécié de l’A.C.F. – pour l’organisation d’un Grand Prix du championnat de Formule 1 1957.

la CSI demanda à voir et accorda au Maroc le droit d’organiser un Grand Prix, mais hors-championnat. Si l’expérience se révélait concluante, une épreuve officielle pourrait alors être envisagée pour 1958. Cette perspective allécha la majorité des compétiteurs : sachant qu’un nouveau règlement sur le carburant (1) modifierait considérablement la donne au niveau des moteurs en 1958, les écuries décidèrent de profiter de cette destination inédite comme d’une répétition générale avant une éventuelle édition officielle.

Les pilotes et équipes découvrirent fin octobre 1957 un circuit dessiné avec sérieux, mais somme toute rudimentaire : des stands et tribunes en bois bordaient le front de mer et les 7,610 km du tracé empruntaient les principales avenues de cette banlieue d’Ain Diab, située à l’ouest de Casablanca non loin de celle d’Anfa, avec comme seules protections illusoires quelques bottes de paille disséminées çà et là. Le circuit étant simpliste et extrêmement rapide, il parut évident à chacun que la moindre erreur pourrait avoir de fâcheuses conséquences. Mais finalement, ce n’était pas tellement pire qu’à Pescara, Syracuse, Monaco ou Caen et tout le monde se lança à fond dans la bataille. Tout le monde… ou presque. Une épidémie sournoise de grippe vint frapper plusieurs concurrents, et non des moindres : Hawthorn et Moss restèrent cloués à grelotter au fond de leur lit, et le courageux Collins – atteint du même mal – prit quand même le départ de la course sur sa Ferrari, mais fut victime d’une sortie de route lorsqu’une grosse quinte de toux lui fit lâcher le volant quelques malheureuses secondes ! Passé au travers des miasmes, Jean Behra remporta la course sur sa Maserati, devant l’étoile montante chez Vanwall, Stuart Lewis-Evans. Mis à part Peter Collins et Jean Lucas, aucun accident à déplorer, une organisation apparemment conforme aux canons de l’époque et une épreuve appréciée par tous les participants pour son côté exotique bien agréable en cette fin de championnat. Aucune raison donc pour la CSI de ne pas tenir sa promesse : le Maroc aurait bien l’honneur d’organiser une manche officielle du championnat 1958, et ce serait la dernière. Dans tous les sens du terme, mais ça, personne ne le savait encore.

Les autorités marocaines n’auraient certainement pas osé rêver plus beau scenario lorsqu’elles accueillirent tous les participants de la Formule 1 pour leur Grand Prix se tenant le 19 octobre 1958 : le circuit d’Ain Diab déciderait, ni plus ni moins, de l’attribution des deux titres mondiaux ! Deux, car en plus du traditionnel titre pilotes, venait d’être créé cette année un titre constructeur que se disputaient Ferrari et Vanwall. Et chez les conducteurs, la bataille allait opposer le flamboyant Mike Hawthorn sur Ferrari au surdoué Stirling Moss sur Vanwall, soit deux des plus charismatiques pilotes de l’époque. Que dire de plus ? La fête pouvait commencer !

Sur ce strict plan, ce Grand Prix fut une réussite totale : parades chatoyantes, manifestations colorées, grandes réceptions, visite des haras royaux, présence du roi Mohammed V et de son fils, le prince héritier Moulay Hassan (futur Hassan II), tout fut réuni pour donner un cachet exceptionnel à l’événement. Pour ce qui est de la course elle-même, le bilan fut beaucoup plus mitigé.

Compte tenu des résultats accumulés par les deux prétendants au titre durant cette saison 1958, la stratégie reposait dans les deux camps sur les seconds couteaux : Moss avait gagné trois fois plus de Grand Prix qu’Hawthorn, soit 3 contre 1. Mais ce dernier avait fait preuve d’une régularité de métronome en accumulant les podiums et les meilleurs tours en course (qui rapportaient 1 point à l’époque, rappelons-le) alors que son rival avait un peu fonctionné en « ON/OFF », comme souvent. Moss devait absolument gagner, tout en espérant qu’Hawthorn ne ferait pas mieux que 3e. Chez Ferrari, le petit nouveau Phil Hill avait donc pour mission de partir devant comme un missile pour entraîner Moss à le doubler avec le risque de casse moteur à la clé (les moteurs Vanwall étaient puissants, mais d’une fiabilité assez aléatoire), et chez Vanwall, Brooks devrait tout faire pour se maintenir devant Hawthorn. Cette dernière donnée allait être la raison du drame en devenir.

La course fut d’emblée intense, Moss en tête étant harcelé par Hill, et Brooks, après un mauvais départ, ayant délogé Hawthorn de la troisième place. Moss était dans la forme de ses grands jours, de celle où il pilotait sur un fil sa monoplace avec une époustouflante élégance et contrôlait le rythme avec assurance. Hill ne semblait pas le gêner et, sauf pépin mécanique, il se dirigeait à coup sûr vers une quatrième victoire cette année. Et comme derrière, Brooks contenait Hawthorn, la confiance dans le camp Vanwall augmentait au fil des tours. Malheureusement, ce qu’espérait secrètement Ferrari arriva : trop sollicité, le quatre-cylindres de la Vanwall de Brooks explosa dans un nuage d’huile, le valeureux dentiste (2) ne devant qu’à ses bons réflexes – et à une bonne part de chance – de se sortir indemne de la série de toupies entamée par sa monoplace. Au passage devant les stands, le directeur sportif David Yorke chez Vanwall indiqua alors à Stuart Lewis-Evans de partir en chasse de la Ferrari d’Hawthorn, devenu 2e (après que Hill se soit obligeamment effacé), et donc, virtuellement champion du monde.

La tâche était compliquée pour le pauvre Stuart : il n’était que 5e, derrière Bonnier sur sa BRM et surtout les deux Ferrari de Hill et Hawthorn. De gros bouchons à faire sauter, et il ne restait plus qu’une dizaine de tours. Néanmoins, le frêle Anglais, qui avait prouvé cette année qu’il faudrait compter avec lui dans l’avenir, continuait à pousser et à faire frôler l’aiguille de son compte-tours avec la limite autorisée… peut-être même un peu plus. Personne ne le saurait car le moteur de la Vanwall subit un sort identique à celui de Brooks. Sauf que la chance n’était pas au bord de piste pour Stuart Lewis-Evans : sa voiture s’embrasa et le pilote s’en éjecta, la combinaison en feu. Affolé, il se mit à courir, au lieu de se jeter dans le sable et se rouler par terre comme la raison l’aurait voulu. Mais la raison dans ces cas-là !… Le temps que les commissaires l’atteignent, les flammes avaient fait leur œuvre. Très grièvement brûlé, il fut rapatrié en Angleterre dans le Vickers Viscount personnel de Tony Vandervell, le propriétaire de l’écurie Vanwall. Malgré des greffes de peau, il mourut quelques jours plus tard.

Ainsi tout fut joué sur le circuit d’Ain Diab de Casablanca en cette fin d’après-midi ensoleillée d’octobre 1958 : Stirling Moss gagna la course, mais Mike Hawthorn assura tranquillement la deuxième place qui lui apportait le titre sur un plateau. Vanwall obtint le titre des constructeurs grâce à ses sept victoires, contre deux à Ferrari, mais ce fut là une piètre consolation pour un Tony Vandervell dévasté et usé qui ne se pardonnait pas la mort de Lewis-Evans : quelques jours après la remise des prix à Londres, il annonça qu’il stoppait toute forme de compétition automobile (3).

Quant au Grand Prix du Maroc, il ne fut pas reconduit. Malgré une demande officielle de la part de l’ACM pour 1959, la CSI considéra que l’édition 1958 avait trop laissé la part au hasard et au risque pour accorder à nouveau au royaume chérifien l’organisation d’une manche du championnat du monde : outre Lewis-Evans, de nombreux accidents, dont certains graves (Olivier Gendebien et François Picard furent grièvement blessés), avaient entaché le bon déroulement de l’épreuve et les conditions de sécurité – inexistantes – avaient subitement interpelé les autorités sportives internationales. L’effort et l’intention étaient louables, le Maroc avait réussi son pari d’attirer sur ses terres la discipline la plus emblématique des sports mécaniques, mais l’organisation manquait à tous points de vue de réalisme et de pragmatisme. L’aventure nord-africaine de la Formule 1 se termina sur cette note mi-figue, mi-raisin et ne se réitèrerait plus.

Grand Prix du Maroc 1958 : une finale, et puis c’est tout.
Dans la série « ces Grands Prix d’une seule édition » initiée par l’ami Olivier Favre avec le Questor Grand Prix 1971, penchons-nous aujourd’hui sur le cas d’un pays ambitieux, le Maroc, qui réussit à obtenir non seulement l’organisation d’un Grand Prix de Formule 1, mais en plus celui qui déciderait de l’attribution des titres mondiaux cette année-là. C’était à Casablanca, en 1958.
Pierre Ménard

Un seul Grand Prix ? Les plus attentifs des lecteurs de Classic Courses auront tout de suite froncé les sourcils et relevé la fausse inexactitude : inexactitude car il y eut un premier Grand Prix de Formule 1 à Casablanca en 1957, fausse car ce Grand Prix ne fut pas pris en compte dans le championnat 1957. Et pour être tout à fait exact, disons tout de suite que le Maroc n’en n’était pas à son coup d’essai quant à l’organisation de courses automobiles : depuis sa mise sous la « protection » de la France en 1912, les moteurs n’avaient cessé de vrombir sur les pistes du royaume chérifien.

Les Français débarquèrent donc en Afrique du Nord avec armes et bagages, mais également avec leurs rutilantes automobiles qu’ils se hâtèrent d’engager dans des épreuves nouvellement créées. Des courses de ville à ville eurent d’abord lieu, comme ce Rabat-Casablanca en 1912, sur une distance de 90 km, remporté par une Panhard et Levassor en 5 heures. Les années vingt virent l’introduction de la notion de circuit automobile, suivant en cela la mode en Europe. Ici, point d’autodrome moderne à la Montlhéry ou Monza, mais un tracé empruntant quelques artères de la banlieue d’Anfa à Casablanca, tracé destiné au Grand Prix de Casablanca disputé avec des voitures de Grand Prix comme des Amilcar ou des Bugatti. Parallèlement, le Rallye du Maroc fut créé dans les années trente et, vingt ans plus tard, c’est la ville côtière d’Agadir qui obtient le privilège d’organiser le Grand Prix du Maroc, réservé aux voitures de sport. Ces mêmes autos qui courront aussi sur le circuit d’Ain Diab à Casablanca en 1952. Tout ceci pour rappeler que le Maroc pouvait à bon droit revendiquer une certaine légitimité à organiser une épreuve d’envergure. L’Automobile Club du Maroc (basé à Casablanca, détail d’importance) fit donc une demande officielle auprès de la CSI –avec l’appui apprécié de l’A.C.F. – pour l’organisation d’un Grand Prix du championnat de Formule 1 1957.

la CSI demanda à voir et accorda au Maroc le droit d’organiser un Grand Prix, mais hors-championnat. Si l’expérience se révélait concluante, une épreuve officielle pourrait alors être envisagée pour 1958. Cette perspective allécha la majorité des compétiteurs : sachant qu’un nouveau règlement sur le carburant (1) modifierait considérablement la donne au niveau des moteurs en 1958, les écuries décidèrent de profiter de cette destination inédite comme d’une répétition générale avant une éventuelle édition officielle.

Les pilotes et équipes découvrirent fin octobre 1957 un circuit dessiné avec sérieux, mais somme toute rudimentaire : des stands et tribunes en bois bordaient le front de mer et les 7,610 km du tracé empruntaient les principales avenues de cette banlieue d’Ain Diab, située à l’ouest de Casablanca non loin de celle d’Anfa, avec comme seules protections illusoires quelques bottes de paille disséminées çà et là. Le circuit étant simpliste et extrêmement rapide, il parut évident à chacun que la moindre erreur pourrait avoir de fâcheuses conséquences. Mais finalement, ce n’était pas tellement pire qu’à Pescara, Syracuse, Monaco ou Caen et tout le monde se lança à fond dans la bataille. Tout le monde… ou presque. Une épidémie sournoise de grippe vint frapper plusieurs concurrents, et non des moindres : Hawthorn et Moss restèrent cloués à grelotter au fond de leur lit, et le courageux Collins – atteint du même mal – prit quand même le départ de la course sur sa Ferrari, mais fut victime d’une sortie de route lorsqu’une grosse quinte de toux lui fit lâcher le volant quelques malheureuses secondes ! Passé au travers des miasmes, Jean Behra remporta la course sur sa Maserati, devant l’étoile montante chez Vanwall, Stuart Lewis-Evans. Mis à part Peter Collins et Jean Lucas, aucun accident à déplorer, une organisation apparemment conforme aux canons de l’époque et une épreuve appréciée par tous les participants pour son côté exotique bien agréable en cette fin de championnat. Aucune raison donc pour la CSI de ne pas tenir sa promesse : le Maroc aurait bien l’honneur d’organiser une manche officielle du championnat 1958, et ce serait la dernière. Dans tous les sens du terme, mais ça, personne ne le savait encore.

Les autorités marocaines n’auraient certainement pas osé rêver plus beau scenario lorsqu’elles accueillirent tous les participants de la Formule 1 pour leur Grand Prix se tenant le 19 octobre 1958 : le circuit d’Ain Diab déciderait, ni plus ni moins, de l’attribution des deux titres mondiaux ! Deux, car en plus du traditionnel titre pilotes, venait d’être créé cette année un titre constructeur que se disputaient Ferrari et Vanwall. Et chez les conducteurs, la bataille allait opposer le flamboyant Mike Hawthorn sur Ferrari au surdoué Stirling Moss sur Vanwall, soit deux des plus charismatiques pilotes de l’époque. Que dire de plus ? La fête pouvait commencer !

Sur ce strict plan, ce Grand Prix fut une réussite totale : parades chatoyantes, manifestations colorées, grandes réceptions, visite des haras royaux, présence du roi Mohammed V et de son fils, le prince héritier Moulay Hassan (futur Hassan II), tout fut réuni pour donner un cachet exceptionnel à l’événement. Pour ce qui est de la course elle-même, le bilan fut beaucoup plus mitigé.

Compte tenu des résultats accumulés par les deux prétendants au titre durant cette saison 1958, la stratégie reposait dans les deux camps sur les seconds couteaux : Moss avait gagné trois fois plus de Grand Prix qu’Hawthorn, soit 3 contre 1. Mais ce dernier avait fait preuve d’une régularité de métronome en accumulant les podiums et les meilleurs tours en course (qui rapportaient 1 point à l’époque, rappelons-le) alors que son rival avait un peu fonctionné en « ON/OFF », comme souvent. Moss devait absolument gagner, tout en espérant qu’Hawthorn ne ferait pas mieux que 3e. Chez Ferrari, le petit nouveau Phil Hill avait donc pour mission de partir devant comme un missile pour entraîner Moss à le doubler avec le risque de casse moteur à la clé (les moteurs Vanwall étaient puissants, mais d’une fiabilité assez aléatoire), et chez Vanwall, Brooks devrait tout faire pour se maintenir devant Hawthorn. Cette dernière donnée allait être la raison du drame en devenir.

La course fut d’emblée intense, Moss en tête étant harcelé par Hill, et Brooks, après un mauvais départ, ayant délogé Hawthorn de la troisième place. Moss était dans la forme de ses grands jours, de celle où il pilotait sur un fil sa monoplace avec une époustouflante élégance et contrôlait le rythme avec assurance. Hill ne semblait pas le gêner et, sauf pépin mécanique, il se dirigeait à coup sûr vers une quatrième victoire cette année. Et comme derrière, Brooks contenait Hawthorn, la confiance dans le camp Vanwall augmentait au fil des tours. Malheureusement, ce qu’espérait secrètement Ferrari arriva : trop sollicité, le quatre-cylindres de la Vanwall de Brooks explosa dans un nuage d’huile, le valeureux dentiste (2) ne devant qu’à ses bons réflexes – et à une bonne part de chance – de se sortir indemne de la série de toupies entamée par sa monoplace. Au passage devant les stands, le directeur sportif David Yorke chez Vanwall indiqua alors à Stuart Lewis-Evans de partir en chasse de la Ferrari d’Hawthorn, devenu 2e (après que Hill se soit obligeamment effacé), et donc, virtuellement champion du monde.

La tâche était compliquée pour le pauvre Stuart : il n’était que 5e, derrière Bonnier sur sa BRM et surtout les deux Ferrari de Hill et Hawthorn. De gros bouchons à faire sauter, et il ne restait plus qu’une dizaine de tours. Néanmoins, le frêle Anglais, qui avait prouvé cette année qu’il faudrait compter avec lui dans l’avenir, continuait à pousser et à faire frôler l’aiguille de son compte-tours avec la limite autorisée… peut-être même un peu plus. Personne ne le saurait car le moteur de la Vanwall subit un sort identique à celui de Brooks. Sauf que la chance n’était pas au bord de piste pour Stuart Lewis-Evans : sa voiture s’embrasa et le pilote s’en éjecta, la combinaison en feu. Affolé, il se mit à courir, au lieu de se jeter dans le sable et se rouler par terre comme la raison l’aurait voulu. Mais la raison dans ces cas-là !… Le temps que les commissaires l’atteignent, les flammes avaient fait leur œuvre. Très grièvement brûlé, il fut rapatrié en Angleterre dans le Vickers Viscount personnel de Tony Vandervell, le propriétaire de l’écurie Vanwall. Malgré des greffes de peau, il mourut quelques jours plus tard.

Ainsi tout fut joué sur le circuit d’Ain Diab de Casablanca en cette fin d’après-midi ensoleillée d’octobre 1958 : Stirling Moss gagna la course, mais Mike Hawthorn assura tranquillement la deuxième place qui lui apportait le titre sur un plateau. Vanwall obtint le titre des constructeurs grâce à ses sept victoires, contre deux à Ferrari, mais ce fut là une piètre consolation pour un Tony Vandervell dévasté et usé qui ne se pardonnait pas la mort de Lewis-Evans : quelques jours après la remise des prix à Londres, il annonça qu’il stoppait toute forme de compétition automobile (3).

Quant au Grand Prix du Maroc, il ne fut pas reconduit. Malgré une demande officielle de la part de l’ACM pour 1959, la CSI considéra que l’édition 1958 avait trop laissé la part au hasard et au risque pour accorder à nouveau au royaume chérifien l’organisation d’une manche du championnat du monde : outre Lewis-Evans, de nombreux accidents, dont certains graves (Olivier Gendebien et François Picard furent grièvement blessés), avaient entaché le bon déroulement de l’épreuve et les conditions de sécurité – inexistantes – avaient subitement interpelé les autorités sportives internationales. L’effort et l’intention étaient louables, le Maroc avait réussi son pari d’attirer sur ses terres la discipline la plus emblématique des sports mécaniques, mais l’organisation manquait à tous points de vue de réalisme et de pragmatisme. L’aventure nord-africaine de la Formule 1 se termina sur cette note mi-figue, mi-raisin et ne se réitèrerait plus.

Grand Prix du Maroc 1958 : une finale, et puis c’est tout.
Dans la série « ces Grands Prix d’une seule édition » initiée par l’ami Olivier Favre avec le Questor Grand Prix 1971, penchons-nous aujourd’hui sur le cas d’un pays ambitieux, le Maroc, qui réussit à obtenir non seulement l’organisation d’un Grand Prix de Formule 1, mais en plus celui qui déciderait de l’attribution des titres mondiaux cette année-là. C’était à Casablanca, en 1958.
Pierre Ménard

Un seul Grand Prix ? Les plus attentifs des lecteurs de Classic Courses auront tout de suite froncé les sourcils et relevé la fausse inexactitude : inexactitude car il y eut un premier Grand Prix de Formule 1 à Casablanca en 1957, fausse car ce Grand Prix ne fut pas pris en compte dans le championnat 1957. Et pour être tout à fait exact, disons tout de suite que le Maroc n’en n’était pas à son coup d’essai quant à l’organisation de courses automobiles : depuis sa mise sous la « protection » de la France en 1912, les moteurs n’avaient cessé de vrombir sur les pistes du royaume chérifien.

Les Français débarquèrent donc en Afrique du Nord avec armes et bagages, mais également avec leurs rutilantes automobiles qu’ils se hâtèrent d’engager dans des épreuves nouvellement créées. Des courses de ville à ville eurent d’abord lieu, comme ce Rabat-Casablanca en 1912, sur une distance de 90 km, remporté par une Panhard et Levassor en 5 heures. Les années vingt virent l’introduction de la notion de circuit automobile, suivant en cela la mode en Europe. Ici, point d’autodrome moderne à la Montlhéry ou Monza, mais un tracé empruntant quelques artères de la banlieue d’Anfa à Casablanca, tracé destiné au Grand Prix de Casablanca disputé avec des voitures de Grand Prix comme des Amilcar ou des Bugatti. Parallèlement, le Rallye du Maroc fut créé dans les années trente et, vingt ans plus tard, c’est la ville côtière d’Agadir qui obtient le privilège d’organiser le Grand Prix du Maroc, réservé aux voitures de sport. Ces mêmes autos qui courront aussi sur le circuit d’Ain Diab à Casablanca en 1952. Tout ceci pour rappeler que le Maroc pouvait à bon droit revendiquer une certaine légitimité à organiser une épreuve d’envergure. L’Automobile Club du Maroc (basé à Casablanca, détail d’importance) fit donc une demande officielle auprès de la CSI –avec l’appui apprécié de l’A.C.F. – pour l’organisation d’un Grand Prix du championnat de Formule 1 1957.

la CSI demanda à voir et accorda au Maroc le droit d’organiser un Grand Prix, mais hors-championnat. Si l’expérience se révélait concluante, une épreuve officielle pourrait alors être envisagée pour 1958. Cette perspective allécha la majorité des compétiteurs : sachant qu’un nouveau règlement sur le carburant (1) modifierait considérablement la donne au niveau des moteurs en 1958, les écuries décidèrent de profiter de cette destination inédite comme d’une répétition générale avant une éventuelle édition officielle.

Les pilotes et équipes découvrirent fin octobre 1957 un circuit dessiné avec sérieux, mais somme toute rudimentaire : des stands et tribunes en bois bordaient le front de mer et les 7,610 km du tracé empruntaient les principales avenues de cette banlieue d’Ain Diab, située à l’ouest de Casablanca non loin de celle d’Anfa, avec comme seules protections illusoires quelques bottes de paille disséminées çà et là. Le circuit étant simpliste et extrêmement rapide, il parut évident à chacun que la moindre erreur pourrait avoir de fâcheuses conséquences. Mais finalement, ce n’était pas tellement pire qu’à Pescara, Syracuse, Monaco ou Caen et tout le monde se lança à fond dans la bataille. Tout le monde… ou presque. Une épidémie sournoise de grippe vint frapper plusieurs concurrents, et non des moindres : Hawthorn et Moss restèrent cloués à grelotter au fond de leur lit, et le courageux Collins – atteint du même mal – prit quand même le départ de la course sur sa Ferrari, mais fut victime d’une sortie de route lorsqu’une grosse quinte de toux lui fit lâcher le volant quelques malheureuses secondes ! Passé au travers des miasmes, Jean Behra remporta la course sur sa Maserati, devant l’étoile montante chez Vanwall, Stuart Lewis-Evans. Mis à part Peter Collins et Jean Lucas, aucun accident à déplorer, une organisation apparemment conforme aux canons de l’époque et une épreuve appréciée par tous les participants pour son côté exotique bien agréable en cette fin de championnat. Aucune raison donc pour la CSI de ne pas tenir sa promesse : le Maroc aurait bien l’honneur d’organiser une manche officielle du championnat 1958, et ce serait la dernière. Dans tous les sens du terme, mais ça, personne ne le savait encore.

Les autorités marocaines n’auraient certainement pas osé rêver plus beau scenario lorsqu’elles accueillirent tous les participants de la Formule 1 pour leur Grand Prix se tenant le 19 octobre 1958 : le circuit d’Ain Diab déciderait, ni plus ni moins, de l’attribution des deux titres mondiaux ! Deux, car en plus du traditionnel titre pilotes, venait d’être créé cette année un titre constructeur que se disputaient Ferrari et Vanwall. Et chez les conducteurs, la bataille allait opposer le flamboyant Mike Hawthorn sur Ferrari au surdoué Stirling Moss sur Vanwall, soit deux des plus charismatiques pilotes de l’époque. Que dire de plus ? La fête pouvait commencer !

Sur ce strict plan, ce Grand Prix fut une réussite totale : parades chatoyantes, manifestations colorées, grandes réceptions, visite des haras royaux, présence du roi Mohammed V et de son fils, le prince héritier Moulay Hassan (futur Hassan II), tout fut réuni pour donner un cachet exceptionnel à l’événement. Pour ce qui est de la course elle-même, le bilan fut beaucoup plus mitigé.

Compte tenu des résultats accumulés par les deux prétendants au titre durant cette saison 1958, la stratégie reposait dans les deux camps sur les seconds couteaux : Moss avait gagné trois fois plus de Grand Prix qu’Hawthorn, soit 3 contre 1. Mais ce dernier avait fait preuve d’une régularité de métronome en accumulant les podiums et les meilleurs tours en course (qui rapportaient 1 point à l’époque, rappelons-le) alors que son rival avait un peu fonctionné en « ON/OFF », comme souvent. Moss devait absolument gagner, tout en espérant qu’Hawthorn ne ferait pas mieux que 3e. Chez Ferrari, le petit nouveau Phil Hill avait donc pour mission de partir devant comme un missile pour entraîner Moss à le doubler avec le risque de casse moteur à la clé (les moteurs Vanwall étaient puissants, mais d’une fiabilité assez aléatoire), et chez Vanwall, Brooks devrait tout faire pour se maintenir devant Hawthorn. Cette dernière donnée allait être la raison du drame en devenir.

La course fut d’emblée intense, Moss en tête étant harcelé par Hill, et Brooks, après un mauvais départ, ayant délogé Hawthorn de la troisième place. Moss était dans la forme de ses grands jours, de celle où il pilotait sur un fil sa monoplace avec une époustouflante élégance et contrôlait le rythme avec assurance. Hill ne semblait pas le gêner et, sauf pépin mécanique, il se dirigeait à coup sûr vers une quatrième victoire cette année. Et comme derrière, Brooks contenait Hawthorn, la confiance dans le camp Vanwall augmentait au fil des tours. Malheureusement, ce qu’espérait secrètement Ferrari arriva : trop sollicité, le quatre-cylindres de la Vanwall de Brooks explosa dans un nuage d’huile, le valeureux dentiste (2) ne devant qu’à ses bons réflexes – et à une bonne part de chance – de se sortir indemne de la série de toupies entamée par sa monoplace. Au passage devant les stands, le directeur sportif David Yorke chez Vanwall indiqua alors à Stuart Lewis-Evans de partir en chasse de la Ferrari d’Hawthorn, devenu 2e (après que Hill se soit obligeamment effacé), et donc, virtuellement champion du monde.

La tâche était compliquée pour le pauvre Stuart : il n’était que 5e, derrière Bonnier sur sa BRM et surtout les deux Ferrari de Hill et Hawthorn. De gros bouchons à faire sauter, et il ne restait plus qu’une dizaine de tours. Néanmoins, le frêle Anglais, qui avait prouvé cette année qu’il faudrait compter avec lui dans l’avenir, continuait à pousser et à faire frôler l’aiguille de son compte-tours avec la limite autorisée… peut-être même un peu plus. Personne ne le saurait car le moteur de la Vanwall subit un sort identique à celui de Brooks. Sauf que la chance n’était pas au bord de piste pour Stuart Lewis-Evans : sa voiture s’embrasa et le pilote s’en éjecta, la combinaison en feu. Affolé, il se mit à courir, au lieu de se jeter dans le sable et se rouler par terre comme la raison l’aurait voulu. Mais la raison dans ces cas-là !… Le temps que les commissaires l’atteignent, les flammes avaient fait leur œuvre. Très grièvement brûlé, il fut rapatrié en Angleterre dans le Vickers Viscount personnel de Tony Vandervell, le propriétaire de l’écurie Vanwall. Malgré des greffes de peau, il mourut quelques jours plus tard.

Ainsi tout fut joué sur le circuit d’Ain Diab de Casablanca en cette fin d’après-midi ensoleillée d’octobre 1958 : Stirling Moss gagna la course, mais Mike Hawthorn assura tranquillement la deuxième place qui lui apportait le titre sur un plateau. Vanwall obtint le titre des constructeurs grâce à ses sept victoires, contre deux à Ferrari, mais ce fut là une piètre consolation pour un Tony Vandervell dévasté et usé qui ne se pardonnait pas la mort de Lewis-Evans : quelques jours après la remise des prix à Londres, il annonça qu’il stoppait toute forme de compétition automobile (3).

Quant au Grand Prix du Maroc, il ne fut pas reconduit. Malgré une demande officielle de la part de l’ACM pour 1959, la CSI considéra que l’édition 1958 avait trop laissé la part au hasard et au risque pour accorder à nouveau au royaume chérifien l’organisation d’une manche du championnat du monde : outre Lewis-Evans, de nombreux accidents, dont certains graves (Olivier Gendebien et François Picard furent grièvement blessés), avaient entaché le bon déroulement de l’épreuve et les conditions de sécurité – inexistantes – avaient subitement interpelé les autorités sportives internationales. L’effort et l’intention étaient louables, le Maroc avait réussi son pari d’attirer sur ses terres la discipline la plus emblématique des sports mécaniques, mais l’organisation manquait à tous points de vue de réalisme et de pragmatisme. L’aventure nord-africaine de la Formule 1 se termina sur cette note mi-figue, mi-raisin et ne se réitèrerait plus.

Grand Prix du Maroc 1958 : une finale, et puis c’est tout.
Dans la série « ces Grands Prix d’une seule édition » initiée par l’ami Olivier Favre avec le Questor Grand Prix 1971, penchons-nous aujourd’hui sur le cas d’un pays ambitieux, le Maroc, qui réussit à obtenir non seulement l’organisation d’un Grand Prix de Formule 1, mais en plus celui qui déciderait de l’attribution des titres mondiaux cette année-là. C’était à Casablanca, en 1958.
Pierre Ménard

Un seul Grand Prix ? Les plus attentifs des lecteurs de Classic Courses auront tout de suite froncé les sourcils et relevé la fausse inexactitude : inexactitude car il y eut un premier Grand Prix de Formule 1 à Casablanca en 1957, fausse car ce Grand Prix ne fut pas pris en compte dans le championnat 1957. Et pour être tout à fait exact, disons tout de suite que le Maroc n’en n’était pas à son coup d’essai quant à l’organisation de courses automobiles : depuis sa mise sous la « protection » de la France en 1912, les moteurs n’avaient cessé de vrombir sur les pistes du royaume chérifien.

Les Français débarquèrent donc en Afrique du Nord avec armes et bagages, mais également avec leurs rutilantes automobiles qu’ils se hâtèrent d’engager dans des épreuves nouvellement créées. Des courses de ville à ville eurent d’abord lieu, comme ce Rabat-Casablanca en 1912, sur une distance de 90 km, remporté par une Panhard et Levassor en 5 heures. Les années vingt virent l’introduction de la notion de circuit automobile, suivant en cela la mode en Europe. Ici, point d’autodrome moderne à la Montlhéry ou Monza, mais un tracé empruntant quelques artères de la banlieue d’Anfa à Casablanca, tracé destiné au Grand Prix de Casablanca disputé avec des voitures de Grand Prix comme des Amilcar ou des Bugatti. Parallèlement, le Rallye du Maroc fut créé dans les années trente et, vingt ans plus tard, c’est la ville côtière d’Agadir qui obtient le privilège d’organiser le Grand Prix du Maroc, réservé aux voitures de sport. Ces mêmes autos qui courront aussi sur le circuit d’Ain Diab à Casablanca en 1952. Tout ceci pour rappeler que le Maroc pouvait à bon droit revendiquer une certaine légitimité à organiser une épreuve d’envergure. L’Automobile Club du Maroc (basé à Casablanca, détail d’importance) fit donc une demande officielle auprès de la CSI –avec l’appui apprécié de l’A.C.F. – pour l’organisation d’un Grand Prix du championnat de Formule 1 1957.

la CSI demanda à voir et accorda au Maroc le droit d’organiser un Grand Prix, mais hors-championnat. Si l’expérience se révélait concluante, une épreuve officielle pourrait alors être envisagée pour 1958. Cette perspective allécha la majorité des compétiteurs : sachant qu’un nouveau règlement sur le carburant (1) modifierait considérablement la donne au niveau des moteurs en 1958, les écuries décidèrent de profiter de cette destination inédite comme d’une répétition générale avant une éventuelle édition officielle.

Les pilotes et équipes découvrirent fin octobre 1957 un circuit dessiné avec sérieux, mais somme toute rudimentaire : des stands et tribunes en bois bordaient le front de mer et les 7,610 km du tracé empruntaient les principales avenues de cette banlieue d’Ain Diab, située à l’ouest de Casablanca non loin de celle d’Anfa, avec comme seules protections illusoires quelques bottes de paille disséminées çà et là. Le circuit étant simpliste et extrêmement rapide, il parut évident à chacun que la moindre erreur pourrait avoir de fâcheuses conséquences. Mais finalement, ce n’était pas tellement pire qu’à Pescara, Syracuse, Monaco ou Caen et tout le monde se lança à fond dans la bataille. Tout le monde… ou presque. Une épidémie sournoise de grippe vint frapper plusieurs concurrents, et non des moindres : Hawthorn et Moss restèrent cloués à grelotter au fond de leur lit, et le courageux Collins – atteint du même mal – prit quand même le départ de la course sur sa Ferrari, mais fut victime d’une sortie de route lorsqu’une grosse quinte de toux lui fit lâcher le volant quelques malheureuses secondes ! Passé au travers des miasmes, Jean Behra remporta la course sur sa Maserati, devant l’étoile montante chez Vanwall, Stuart Lewis-Evans. Mis à part Peter Collins et Jean Lucas, aucun accident à déplorer, une organisation apparemment conforme aux canons de l’époque et une épreuve appréciée par tous les participants pour son côté exotique bien agréable en cette fin de championnat. Aucune raison donc pour la CSI de ne pas tenir sa promesse : le Maroc aurait bien l’honneur d’organiser une manche officielle du championnat 1958, et ce serait la dernière. Dans tous les sens du terme, mais ça, personne ne le savait encore.

Les autorités marocaines n’auraient certainement pas osé rêver plus beau scenario lorsqu’elles accueillirent tous les participants de la Formule 1 pour leur Grand Prix se tenant le 19 octobre 1958 : le circuit d’Ain Diab déciderait, ni plus ni moins, de l’attribution des deux titres mondiaux ! Deux, car en plus du traditionnel titre pilotes, venait d’être créé cette année un titre constructeur que se disputaient Ferrari et Vanwall. Et chez les conducteurs, la bataille allait opposer le flamboyant Mike Hawthorn sur Ferrari au surdoué Stirling Moss sur Vanwall, soit deux des plus charismatiques pilotes de l’époque. Que dire de plus ? La fête pouvait commencer !

Sur ce strict plan, ce Grand Prix fut une réussite totale : parades chatoyantes, manifestations colorées, grandes réceptions, visite des haras royaux, présence du roi Mohammed V et de son fils, le prince héritier Moulay Hassan (futur Hassan II), tout fut réuni pour donner un cachet exceptionnel à l’événement. Pour ce qui est de la course elle-même, le bilan fut beaucoup plus mitigé.

Compte tenu des résultats accumulés par les deux prétendants au titre durant cette saison 1958, la stratégie reposait dans les deux camps sur les seconds couteaux : Moss avait gagné trois fois plus de Grand Prix qu’Hawthorn, soit 3 contre 1. Mais ce dernier avait fait preuve d’une régularité de métronome en accumulant les podiums et les meilleurs tours en course (qui rapportaient 1 point à l’époque, rappelons-le) alors que son rival avait un peu fonctionné en « ON/OFF », comme souvent. Moss devait absolument gagner, tout en espérant qu’Hawthorn ne ferait pas mieux que 3e. Chez Ferrari, le petit nouveau Phil Hill avait donc pour mission de partir devant comme un missile pour entraîner Moss à le doubler avec le risque de casse moteur à la clé (les moteurs Vanwall étaient puissants, mais d’une fiabilité assez aléatoire), et chez Vanwall, Brooks devrait tout faire pour se maintenir devant Hawthorn. Cette dernière donnée allait être la raison du drame en devenir.

La course fut d’emblée intense, Moss en tête étant harcelé par Hill, et Brooks, après un mauvais départ, ayant délogé Hawthorn de la troisième place. Moss était dans la forme de ses grands jours, de celle où il pilotait sur un fil sa monoplace avec une époustouflante élégance et contrôlait le rythme avec assurance. Hill ne semblait pas le gêner et, sauf pépin mécanique, il se dirigeait à coup sûr vers une quatrième victoire cette année. Et comme derrière, Brooks contenait Hawthorn, la confiance dans le camp Vanwall augmentait au fil des tours. Malheureusement, ce qu’espérait secrètement Ferrari arriva : trop sollicité, le quatre-cylindres de la Vanwall de Brooks explosa dans un nuage d’huile, le valeureux dentiste (2) ne devant qu’à ses bons réflexes – et à une bonne part de chance – de se sortir indemne de la série de toupies entamée par sa monoplace. Au passage devant les stands, le directeur sportif David Yorke chez Vanwall indiqua alors à Stuart Lewis-Evans de partir en chasse de la Ferrari d’Hawthorn, devenu 2e (après que Hill se soit obligeamment effacé), et donc, virtuellement champion du monde.

La tâche était compliquée pour le pauvre Stuart : il n’était que 5e, derrière Bonnier sur sa BRM et surtout les deux Ferrari de Hill et Hawthorn. De gros bouchons à faire sauter, et il ne restait plus qu’une dizaine de tours. Néanmoins, le frêle Anglais, qui avait prouvé cette année qu’il faudrait compter avec lui dans l’avenir, continuait à pousser et à faire frôler l’aiguille de son compte-tours avec la limite autorisée… peut-être même un peu plus. Personne ne le saurait car le moteur de la Vanwall subit un sort identique à celui de Brooks. Sauf que la chance n’était pas au bord de piste pour Stuart Lewis-Evans : sa voiture s’embrasa et le pilote s’en éjecta, la combinaison en feu. Affolé, il se mit à courir, au lieu de se jeter dans le sable et se rouler par terre comme la raison l’aurait voulu. Mais la raison dans ces cas-là !… Le temps que les commissaires l’atteignent, les flammes avaient fait leur œuvre. Très grièvement brûlé, il fut rapatrié en Angleterre dans le Vickers Viscount personnel de Tony Vandervell, le propriétaire de l’écurie Vanwall. Malgré des greffes de peau, il mourut quelques jours plus tard.

Ainsi tout fut joué sur le circuit d’Ain Diab de Casablanca en cette fin d’après-midi ensoleillée d’octobre 1958 : Stirling Moss gagna la course, mais Mike Hawthorn assura tranquillement la deuxième place qui lui apportait le titre sur un plateau. Vanwall obtint le titre des constructeurs grâce à ses sept victoires, contre deux à Ferrari, mais ce fut là une piètre consolation pour un Tony Vandervell dévasté et usé qui ne se pardonnait pas la mort de Lewis-Evans : quelques jours après la remise des prix à Londres, il annonça qu’il stoppait toute forme de compétition automobile (3).

Quant au Grand Prix du Maroc, il ne fut pas reconduit. Malgré une demande officielle de la part de l’ACM pour 1959, la CSI considéra que l’édition 1958 avait trop laissé la part au hasard et au risque pour accorder à nouveau au royaume chérifien l’organisation d’une manche du championnat du monde : outre Lewis-Evans, de nombreux accidents, dont certains graves (Olivier Gendebien et François Picard furent grièvement blessés), avaient entaché le bon déroulement de l’épreuve et les conditions de sécurité – inexistantes – avaient subitement interpelé les autorités sportives internationales. L’effort et l’intention étaient louables, le Maroc avait réussi son pari d’attirer sur ses terres la discipline la plus emblématique des sports mécaniques, mais l’organisation manquait à tous points de vue de réalisme et de pragmatisme. L’aventure nord-africaine de la Formule 1 se termina sur cette note mi-figue, mi-raisin et ne se réitèrerait plus.

Grand Prix du Maroc 1958 : une finale, et puis c’est tout.
Dans la série « ces Grands Prix d’une seule édition » initiée par l’ami Olivier Favre avec le Questor Grand Prix 1971, penchons-nous aujourd’hui sur le cas d’un pays ambitieux, le Maroc, qui réussit à obtenir non seulement l’organisation d’un Grand Prix de Formule 1, mais en plus celui qui déciderait de l’attribution des titres mondiaux cette année-là. C’était à Casablanca, en 1958.
Pierre Ménard

Un seul Grand Prix ? Les plus attentifs des lecteurs de Classic Courses auront tout de suite froncé les sourcils et relevé la fausse inexactitude : inexactitude car il y eut un premier Grand Prix de Formule 1 à Casablanca en 1957, fausse car ce Grand Prix ne fut pas pris en compte dans le championnat 1957. Et pour être tout à fait exact, disons tout de suite que le Maroc n’en n’était pas à son coup d’essai quant à l’organisation de courses automobiles : depuis sa mise sous la « protection » de la France en 1912, les moteurs n’avaient cessé de vrombir sur les pistes du royaume chérifien.

Les Français débarquèrent donc en Afrique du Nord avec armes et bagages, mais également avec leurs rutilantes automobiles qu’ils se hâtèrent d’engager dans des épreuves nouvellement créées. Des courses de ville à ville eurent d’abord lieu, comme ce Rabat-Casablanca en 1912, sur une distance de 90 km, remporté par une Panhard et Levassor en 5 heures. Les années vingt virent l’introduction de la notion de circuit automobile, suivant en cela la mode en Europe. Ici, point d’autodrome moderne à la Montlhéry ou Monza, mais un tracé empruntant quelques artères de la banlieue d’Anfa à Casablanca, tracé destiné au Grand Prix de Casablanca disputé avec des voitures de Grand Prix comme des Amilcar ou des Bugatti. Parallèlement, le Rallye du Maroc fut créé dans les années trente et, vingt ans plus tard, c’est la ville côtière d’Agadir qui obtient le privilège d’organiser le Grand Prix du Maroc, réservé aux voitures de sport. Ces mêmes autos qui courront aussi sur le circuit d’Ain Diab à Casablanca en 1952. Tout ceci pour rappeler que le Maroc pouvait à bon droit revendiquer une certaine légitimité à organiser une épreuve d’envergure. L’Automobile Club du Maroc (basé à Casablanca, détail d’importance) fit donc une demande officielle auprès de la CSI –avec l’appui apprécié de l’A.C.F. – pour l’organisation d’un Grand Prix du championnat de Formule 1 1957.

la CSI demanda à voir et accorda au Maroc le droit d’organiser un Grand Prix, mais hors-championnat. Si l’expérience se révélait concluante, une épreuve officielle pourrait alors être envisagée pour 1958. Cette perspective allécha la majorité des compétiteurs : sachant qu’un nouveau règlement sur le carburant (1) modifierait considérablement la donne au niveau des moteurs en 1958, les écuries décidèrent de profiter de cette destination inédite comme d’une répétition générale avant une éventuelle édition officielle.

Les pilotes et équipes découvrirent fin octobre 1957 un circuit dessiné avec sérieux, mais somme toute rudimentaire : des stands et tribunes en bois bordaient le front de mer et les 7,610 km du tracé empruntaient les principales avenues de cette banlieue d’Ain Diab, située à l’ouest de Casablanca non loin de celle d’Anfa, avec comme seules protections illusoires quelques bottes de paille disséminées çà et là. Le circuit étant simpliste et extrêmement rapide, il parut évident à chacun que la moindre erreur pourrait avoir de fâcheuses conséquences. Mais finalement, ce n’était pas tellement pire qu’à Pescara, Syracuse, Monaco ou Caen et tout le monde se lança à fond dans la bataille. Tout le monde… ou presque. Une épidémie sournoise de grippe vint frapper plusieurs concurrents, et non des moindres : Hawthorn et Moss restèrent cloués à grelotter au fond de leur lit, et le courageux Collins – atteint du même mal – prit quand même le départ de la course sur sa Ferrari, mais fut victime d’une sortie de route lorsqu’une grosse quinte de toux lui fit lâcher le volant quelques malheureuses secondes ! Passé au travers des miasmes, Jean Behra remporta la course sur sa Maserati, devant l’étoile montante chez Vanwall, Stuart Lewis-Evans. Mis à part Peter Collins et Jean Lucas, aucun accident à déplorer, une organisation apparemment conforme aux canons de l’époque et une épreuve appréciée par tous les participants pour son côté exotique bien agréable en cette fin de championnat. Aucune raison donc pour la CSI de ne pas tenir sa promesse : le Maroc aurait bien l’honneur d’organiser une manche officielle du championnat 1958, et ce serait la dernière. Dans tous les sens du terme, mais ça, personne ne le savait encore.

Les autorités marocaines n’auraient certainement pas osé rêver plus beau scenario lorsqu’elles accueillirent tous les participants de la Formule 1 pour leur Grand Prix se tenant le 19 octobre 1958 : le circuit d’Ain Diab déciderait, ni plus ni moins, de l’attribution des deux titres mondiaux ! Deux, car en plus du traditionnel titre pilotes, venait d’être créé cette année un titre constructeur que se disputaient Ferrari et Vanwall. Et chez les conducteurs, la bataille allait opposer le flamboyant Mike Hawthorn sur Ferrari au surdoué Stirling Moss sur Vanwall, soit deux des plus charismatiques pilotes de l’époque. Que dire de plus ? La fête pouvait commencer !

Sur ce strict plan, ce Grand Prix fut une réussite totale : parades chatoyantes, manifestations colorées, grandes réceptions, visite des haras royaux, présence du roi Mohammed V et de son fils, le prince héritier Moulay Hassan (futur Hassan II), tout fut réuni pour donner un cachet exceptionnel à l’événement. Pour ce qui est de la course elle-même, le bilan fut beaucoup plus mitigé.

Compte tenu des résultats accumulés par les deux prétendants au titre durant cette saison 1958, la stratégie reposait dans les deux camps sur les seconds couteaux : Moss avait gagné trois fois plus de Grand Prix qu’Hawthorn, soit 3 contre 1. Mais ce dernier avait fait preuve d’une régularité de métronome en accumulant les podiums et les meilleurs tours en course (qui rapportaient 1 point à l’époque, rappelons-le) alors que son rival avait un peu fonctionné en « ON/OFF », comme souvent. Moss devait absolument gagner, tout en espérant qu’Hawthorn ne ferait pas mieux que 3e. Chez Ferrari, le petit nouveau Phil Hill avait donc pour mission de partir devant comme un missile pour entraîner Moss à le doubler avec le risque de casse moteur à la clé (les moteurs Vanwall étaient puissants, mais d’une fiabilité assez aléatoire), et chez Vanwall, Brooks devrait tout faire pour se maintenir devant Hawthorn. Cette dernière donnée allait être la raison du drame en devenir.

La course fut d’emblée intense, Moss en tête étant harcelé par Hill, et Brooks, après un mauvais départ, ayant délogé Hawthorn de la troisième place. Moss était dans la forme de ses grands jours, de celle où il pilotait sur un fil sa monoplace avec une époustouflante élégance et contrôlait le rythme avec assurance. Hill ne semblait pas le gêner et, sauf pépin mécanique, il se dirigeait à coup sûr vers une quatrième victoire cette année. Et comme derrière, Brooks contenait Hawthorn, la confiance dans le camp Vanwall augmentait au fil des tours. Malheureusement, ce qu’espérait secrètement Ferrari arriva : trop sollicité, le quatre-cylindres de la Vanwall de Brooks explosa dans un nuage d’huile, le valeureux dentiste (2) ne devant qu’à ses bons réflexes – et à une bonne part de chance – de se sortir indemne de la série de toupies entamée par sa monoplace. Au passage devant les stands, le directeur sportif David Yorke chez Vanwall indiqua alors à Stuart Lewis-Evans de partir en chasse de la Ferrari d’Hawthorn, devenu 2e (après que Hill se soit obligeamment effacé), et donc, virtuellement champion du monde.

La tâche était compliquée pour le pauvre Stuart : il n’était que 5e, derrière Bonnier sur sa BRM et surtout les deux Ferrari de Hill et Hawthorn. De gros bouchons à faire sauter, et il ne restait plus qu’une dizaine de tours. Néanmoins, le frêle Anglais, qui avait prouvé cette année qu’il faudrait compter avec lui dans l’avenir, continuait à pousser et à faire frôler l’aiguille de son compte-tours avec la limite autorisée… peut-être même un peu plus. Personne ne le saurait car le moteur de la Vanwall subit un sort identique à celui de Brooks. Sauf que la chance n’était pas au bord de piste pour Stuart Lewis-Evans : sa voiture s’embrasa et le pilote s’en éjecta, la combinaison en feu. Affolé, il se mit à courir, au lieu de se jeter dans le sable et se rouler par terre comme la raison l’aurait voulu. Mais la raison dans ces cas-là !… Le temps que les commissaires l’atteignent, les flammes avaient fait leur œuvre. Très grièvement brûlé, il fut rapatrié en Angleterre dans le Vickers Viscount personnel de Tony Vandervell, le propriétaire de l’écurie Vanwall. Malgré des greffes de peau, il mourut quelques jours plus tard.

Ainsi tout fut joué sur le circuit d’Ain Diab de Casablanca en cette fin d’après-midi ensoleillée d’octobre 1958 : Stirling Moss gagna la course, mais Mike Hawthorn assura tranquillement la deuxième place qui lui apportait le titre sur un plateau. Vanwall obtint le titre des constructeurs grâce à ses sept victoires, contre deux à Ferrari, mais ce fut là une piètre consolation pour un Tony Vandervell dévasté et usé qui ne se pardonnait pas la mort de Lewis-Evans : quelques jours après la remise des prix à Londres, il annonça qu’il stoppait toute forme de compétition automobile (3).

Quant au Grand Prix du Maroc, il ne fut pas reconduit. Malgré une demande officielle de la part de l’ACM pour 1959, la CSI considéra que l’édition 1958 avait trop laissé la part au hasard et au risque pour accorder à nouveau au royaume chérifien l’organisation d’une manche du championnat du monde : outre Lewis-Evans, de nombreux accidents, dont certains graves (Olivier Gendebien et François Picard furent grièvement blessés), avaient entaché le bon déroulement de l’épreuve et les conditions de sécurité – inexistantes – avaient subitement interpelé les autorités sportives internationales. L’effort et l’intention étaient louables, le Maroc avait réussi son pari d’attirer sur ses terres la discipline la plus emblématique des sports mécaniques, mais l’organisation manquait à tous points de vue de réalisme et de pragmatisme. L’aventure nord-africaine de la Formule 1 se termina sur cette note mi-figue, mi-raisin et ne se réitèrerait plus.

Grand Prix du Maroc 1958 : une finale, et puis c’est tout.
Dans la série « ces Grands Prix d’une seule édition » initiée par l’ami Olivier Favre avec le Questor Grand Prix 1971, penchons-nous aujourd’hui sur le cas d’un pays ambitieux, le Maroc, qui réussit à obtenir non seulement l’organisation d’un Grand Prix de Formule 1, mais en plus celui qui déciderait de l’attribution des titres mondiaux cette année-là. C’était à Casablanca, en 1958.
Pierre Ménard

Un seul Grand Prix ? Les plus attentifs des lecteurs de Classic Courses auront tout de suite froncé les sourcils et relevé la fausse inexactitude : inexactitude car il y eut un premier Grand Prix de Formule 1 à Casablanca en 1957, fausse car ce Grand Prix ne fut pas pris en compte dans le championnat 1957. Et pour être tout à fait exact, disons tout de suite que le Maroc n’en n’était pas à son coup d’essai quant à l’organisation de courses automobiles : depuis sa mise sous la « protection » de la France en 1912, les moteurs n’avaient cessé de vrombir sur les pistes du royaume chérifien.

Les Français débarquèrent donc en Afrique du Nord avec armes et bagages, mais également avec leurs rutilantes automobiles qu’ils se hâtèrent d’engager dans des épreuves nouvellement créées. Des courses de ville à ville eurent d’abord lieu, comme ce Rabat-Casablanca en 1912, sur une distance de 90 km, remporté par une Panhard et Levassor en 5 heures. Les années vingt virent l’introduction de la notion de circuit automobile, suivant en cela la mode en Europe. Ici, point d’autodrome moderne à la Montlhéry ou Monza, mais un tracé empruntant quelques artères de la banlieue d’Anfa à Casablanca, tracé destiné au Grand Prix de Casablanca disputé avec des voitures de Grand Prix comme des Amilcar ou des Bugatti. Parallèlement, le Rallye du Maroc fut créé dans les années trente et, vingt ans plus tard, c’est la ville côtière d’Agadir qui obtient le privilège d’organiser le Grand Prix du Maroc, réservé aux voitures de sport. Ces mêmes autos qui courront aussi sur le circuit d’Ain Diab à Casablanca en 1952. Tout ceci pour rappeler que le Maroc pouvait à bon droit revendiquer une certaine légitimité à organiser une épreuve d’envergure. L’Automobile Club du Maroc (basé à Casablanca, détail d’importance) fit donc une demande officielle auprès de la CSI –avec l’appui apprécié de l’A.C.F. – pour l’organisation d’un Grand Prix du championnat de Formule 1 1957.

la CSI demanda à voir et accorda au Maroc le droit d’organiser un Grand Prix, mais hors-championnat. Si l’expérience se révélait concluante, une épreuve officielle pourrait alors être envisagée pour 1958. Cette perspective allécha la majorité des compétiteurs : sachant qu’un nouveau règlement sur le carburant (1) modifierait considérablement la donne au niveau des moteurs en 1958, les écuries décidèrent de profiter de cette destination inédite comme d’une répétition générale avant une éventuelle édition officielle.

Les pilotes et équipes découvrirent fin octobre 1957 un circuit dessiné avec sérieux, mais somme toute rudimentaire : des stands et tribunes en bois bordaient le front de mer et les 7,610 km du tracé empruntaient les principales avenues de cette banlieue d’Ain Diab, située à l’ouest de Casablanca non loin de celle d’Anfa, avec comme seules protections illusoires quelques bottes de paille disséminées çà et là. Le circuit étant simpliste et extrêmement rapide, il parut évident à chacun que la moindre erreur pourrait avoir de fâcheuses conséquences. Mais finalement, ce n’était pas tellement pire qu’à Pescara, Syracuse, Monaco ou Caen et tout le monde se lança à fond dans la bataille. Tout le monde… ou presque. Une épidémie sournoise de grippe vint frapper plusieurs concurrents, et non des moindres : Hawthorn et Moss restèrent cloués à grelotter au fond de leur lit, et le courageux Collins – atteint du même mal – prit quand même le départ de la course sur sa Ferrari, mais fut victime d’une sortie de route lorsqu’une grosse quinte de toux lui fit lâcher le volant quelques malheureuses secondes ! Passé au travers des miasmes, Jean Behra remporta la course sur sa Maserati, devant l’étoile montante chez Vanwall, Stuart Lewis-Evans. Mis à part Peter Collins et Jean Lucas, aucun accident à déplorer, une organisation apparemment conforme aux canons de l’époque et une épreuve appréciée par tous les participants pour son côté exotique bien agréable en cette fin de championnat. Aucune raison donc pour la CSI de ne pas tenir sa promesse : le Maroc aurait bien l’honneur d’organiser une manche officielle du championnat 1958, et ce serait la dernière. Dans tous les sens du terme, mais ça, personne ne le savait encore.

Les autorités marocaines n’auraient certainement pas osé rêver plus beau scenario lorsqu’elles accueillirent tous les participants de la Formule 1 pour leur Grand Prix se tenant le 19 octobre 1958 : le circuit d’Ain Diab déciderait, ni plus ni moins, de l’attribution des deux titres mondiaux ! Deux, car en plus du traditionnel titre pilotes, venait d’être créé cette année un titre constructeur que se disputaient Ferrari et Vanwall. Et chez les conducteurs, la bataille allait opposer le flamboyant Mike Hawthorn sur Ferrari au surdoué Stirling Moss sur Vanwall, soit deux des plus charismatiques pilotes de l’époque. Que dire de plus ? La fête pouvait commencer !

Sur ce strict plan, ce Grand Prix fut une réussite totale : parades chatoyantes, manifestations colorées, grandes réceptions, visite des haras royaux, présence du roi Mohammed V et de son fils, le prince héritier Moulay Hassan (futur Hassan II), tout fut réuni pour donner un cachet exceptionnel à l’événement. Pour ce qui est de la course elle-même, le bilan fut beaucoup plus mitigé.

Compte tenu des résultats accumulés par les deux prétendants au titre durant cette saison 1958, la stratégie reposait dans les deux camps sur les seconds couteaux : Moss avait gagné trois fois plus de Grand Prix qu’Hawthorn, soit 3 contre 1. Mais ce dernier avait fait preuve d’une régularité de métronome en accumulant les podiums et les meilleurs tours en course (qui rapportaient 1 point à l’époque, rappelons-le) alors que son rival avait un peu fonctionné en « ON/OFF », comme souvent. Moss devait absolument gagner, tout en espérant qu’Hawthorn ne ferait pas mieux que 3e. Chez Ferrari, le petit nouveau Phil Hill avait donc pour mission de partir devant comme un missile pour entraîner Moss à le doubler avec le risque de casse moteur à la clé (les moteurs Vanwall étaient puissants, mais d’une fiabilité assez aléatoire), et chez Vanwall, Brooks devrait tout faire pour se maintenir devant Hawthorn. Cette dernière donnée allait être la raison du drame en devenir.

La course fut d’emblée intense, Moss en tête étant harcelé par Hill, et Brooks, après un mauvais départ, ayant délogé Hawthorn de la troisième place. Moss était dans la forme de ses grands jours, de celle où il pilotait sur un fil sa monoplace avec une époustouflante élégance et contrôlait le rythme avec assurance. Hill ne semblait pas le gêner et, sauf pépin mécanique, il se dirigeait à coup sûr vers une quatrième victoire cette année. Et comme derrière, Brooks contenait Hawthorn, la confiance dans le camp Vanwall augmentait au fil des tours. Malheureusement, ce qu’espérait secrètement Ferrari arriva : trop sollicité, le quatre-cylindres de la Vanwall de Brooks explosa dans un nuage d’huile, le valeureux dentiste (2) ne devant qu’à ses bons réflexes – et à une bonne part de chance – de se sortir indemne de la série de toupies entamée par sa monoplace. Au passage devant les stands, le directeur sportif David Yorke chez Vanwall indiqua alors à Stuart Lewis-Evans de partir en chasse de la Ferrari d’Hawthorn, devenu 2e (après que Hill se soit obligeamment effacé), et donc, virtuellement champion du monde.

La tâche était compliquée pour le pauvre Stuart : il n’était que 5e, derrière Bonnier sur sa BRM et surtout les deux Ferrari de Hill et Hawthorn. De gros bouchons à faire sauter, et il ne restait plus qu’une dizaine de tours. Néanmoins, le frêle Anglais, qui avait prouvé cette année qu’il faudrait compter avec lui dans l’avenir, continuait à pousser et à faire frôler l’aiguille de son compte-tours avec la limite autorisée… peut-être même un peu plus. Personne ne le saurait car le moteur de la Vanwall subit un sort identique à celui de Brooks. Sauf que la chance n’était pas au bord de piste pour Stuart Lewis-Evans : sa voiture s’embrasa et le pilote s’en éjecta, la combinaison en feu. Affolé, il se mit à courir, au lieu de se jeter dans le sable et se rouler par terre comme la raison l’aurait voulu. Mais la raison dans ces cas-là !… Le temps que les commissaires l’atteignent, les flammes avaient fait leur œuvre. Très grièvement brûlé, il fut rapatrié en Angleterre dans le Vickers Viscount personnel de Tony Vandervell, le propriétaire de l’écurie Vanwall. Malgré des greffes de peau, il mourut quelques jours plus tard.

Ainsi tout fut joué sur le circuit d’Ain Diab de Casablanca en cette fin d’après-midi ensoleillée d’octobre 1958 : Stirling Moss gagna la course, mais Mike Hawthorn assura tranquillement la deuxième place qui lui apportait le titre sur un plateau. Vanwall obtint le titre des constructeurs grâce à ses sept victoires, contre deux à Ferrari, mais ce fut là une piètre consolation pour un Tony Vandervell dévasté et usé qui ne se pardonnait pas la mort de Lewis-Evans : quelques jours après la remise des prix à Londres, il annonça qu’il stoppait toute forme de compétition automobile (3).

Quant au Grand Prix du Maroc, il ne fut pas reconduit. Malgré une demande officielle de la part de l’ACM pour 1959, la CSI considéra que l’édition 1958 avait trop laissé la part au hasard et au risque pour accorder à nouveau au royaume chérifien l’organisation d’une manche du championnat du monde : outre Lewis-Evans, de nombreux accidents, dont certains graves (Olivier Gendebien et François Picard furent grièvement blessés), avaient entaché le bon déroulement de l’épreuve et les conditions de sécurité – inexistantes – avaient subitement interpelé les autorités sportives internationales. L’effort et l’intention étaient louables, le Maroc avait réussi son pari d’attirer sur ses terres la discipline la plus emblématique des sports mécaniques, mais l’organisation manquait à tous points de vue de réalisme et de pragmatisme. L’aventure nord-africaine de la Formule 1 se termina sur cette note mi-figue, mi-raisin et ne se réitèrerait plus.

Grand Prix du Maroc 1958 : une finale, et puis c’est tout.
Dans la série « ces Grands Prix d’une seule édition » initiée par l’ami Olivier Favre avec le Questor Grand Prix 1971, penchons-nous aujourd’hui sur le cas d’un pays ambitieux, le Maroc, qui réussit à obtenir non seulement l’organisation d’un Grand Prix de Formule 1, mais en plus celui qui déciderait de l’attribution des titres mondiaux cette année-là. C’était à Casablanca, en 1958.
Pierre Ménard

Un seul Grand Prix ? Les plus attentifs des lecteurs de Classic Courses auront tout de suite froncé les sourcils et relevé la fausse inexactitude : inexactitude car il y eut un premier Grand Prix de Formule 1 à Casablanca en 1957, fausse car ce Grand Prix ne fut pas pris en compte dans le championnat 1957. Et pour être tout à fait exact, disons tout de suite que le Maroc n’en n’était pas à son coup d’essai quant à l’organisation de courses automobiles : depuis sa mise sous la « protection » de la France en 1912, les moteurs n’avaient cessé de vrombir sur les pistes du royaume chérifien.

Les Français débarquèrent donc en Afrique du Nord avec armes et bagages, mais également avec leurs rutilantes automobiles qu’ils se hâtèrent d’engager dans des épreuves nouvellement créées. Des courses de ville à ville eurent d’abord lieu, comme ce Rabat-Casablanca en 1912, sur une distance de 90 km, remporté par une Panhard et Levassor en 5 heures. Les années vingt virent l’introduction de la notion de circuit automobile, suivant en cela la mode en Europe. Ici, point d’autodrome moderne à la Montlhéry ou Monza, mais un tracé empruntant quelques artères de la banlieue d’Anfa à Casablanca, tracé destiné au Grand Prix de Casablanca disputé avec des voitures de Grand Prix comme des Amilcar ou des Bugatti. Parallèlement, le Rallye du Maroc fut créé dans les années trente et, vingt ans plus tard, c’est la ville côtière d’Agadir qui obtient le privilège d’organiser le Grand Prix du Maroc, réservé aux voitures de sport. Ces mêmes autos qui courront aussi sur le circuit d’Ain Diab à Casablanca en 1952. Tout ceci pour rappeler que le Maroc pouvait à bon droit revendiquer une certaine légitimité à organiser une épreuve d’envergure. L’Automobile Club du Maroc (basé à Casablanca, détail d’importance) fit donc une demande officielle auprès de la CSI –avec l’appui apprécié de l’A.C.F. – pour l’organisation d’un Grand Prix du championnat de Formule 1 1957.

la CSI demanda à voir et accorda au Maroc le droit d’organiser un Grand Prix, mais hors-championnat. Si l’expérience se révélait concluante, une épreuve officielle pourrait alors être envisagée pour 1958. Cette perspective allécha la majorité des compétiteurs : sachant qu’un nouveau règlement sur le carburant (1) modifierait considérablement la donne au niveau des moteurs en 1958, les écuries décidèrent de profiter de cette destination inédite comme d’une répétition générale avant une éventuelle édition officielle.

Les pilotes et équipes découvrirent fin octobre 1957 un circuit dessiné avec sérieux, mais somme toute rudimentaire : des stands et tribunes en bois bordaient le front de mer et les 7,610 km du tracé empruntaient les principales avenues de cette banlieue d’Ain Diab, située à l’ouest de Casablanca non loin de celle d’Anfa, avec comme seules protections illusoires quelques bottes de paille disséminées çà et là. Le circuit étant simpliste et extrêmement rapide, il parut évident à chacun que la moindre erreur pourrait avoir de fâcheuses conséquences. Mais finalement, ce n’était pas tellement pire qu’à Pescara, Syracuse, Monaco ou Caen et tout le monde se lança à fond dans la bataille. Tout le monde… ou presque. Une épidémie sournoise de grippe vint frapper plusieurs concurrents, et non des moindres : Hawthorn et Moss restèrent cloués à grelotter au fond de leur lit, et le courageux Collins – atteint du même mal – prit quand même le départ de la course sur sa Ferrari, mais fut victime d’une sortie de route lorsqu’une grosse quinte de toux lui fit lâcher le volant quelques malheureuses secondes ! Passé au travers des miasmes, Jean Behra remporta la course sur sa Maserati, devant l’étoile montante chez Vanwall, Stuart Lewis-Evans. Mis à part Peter Collins et Jean Lucas, aucun accident à déplorer, une organisation apparemment conforme aux canons de l’époque et une épreuve appréciée par tous les participants pour son côté exotique bien agréable en cette fin de championnat. Aucune raison donc pour la CSI de ne pas tenir sa promesse : le Maroc aurait bien l’honneur d’organiser une manche officielle du championnat 1958, et ce serait la dernière. Dans tous les sens du terme, mais ça, personne ne le savait encore.

Les autorités marocaines n’auraient certainement pas osé rêver plus beau scenario lorsqu’elles accueillirent tous les participants de la Formule 1 pour leur Grand Prix se tenant le 19 octobre 1958 : le circuit d’Ain Diab déciderait, ni plus ni moins, de l’attribution des deux titres mondiaux ! Deux, car en plus du traditionnel titre pilotes, venait d’être créé cette année un titre constructeur que se disputaient Ferrari et Vanwall. Et chez les conducteurs, la bataille allait opposer le flamboyant Mike Hawthorn sur Ferrari au surdoué Stirling Moss sur Vanwall, soit deux des plus charismatiques pilotes de l’époque. Que dire de plus ? La fête pouvait commencer !

Sur ce strict plan, ce Grand Prix fut une réussite totale : parades chatoyantes, manifestations colorées, grandes réceptions, visite des haras royaux, présence du roi Mohammed V et de son fils, le prince héritier Moulay Hassan (futur Hassan II), tout fut réuni pour donner un cachet exceptionnel à l’événement. Pour ce qui est de la course elle-même, le bilan fut beaucoup plus mitigé.

Compte tenu des résultats accumulés par les deux prétendants au titre durant cette saison 1958, la stratégie reposait dans les deux camps sur les seconds couteaux : Moss avait gagné trois fois plus de Grand Prix qu’Hawthorn, soit 3 contre 1. Mais ce dernier avait fait preuve d’une régularité de métronome en accumulant les podiums et les meilleurs tours en course (qui rapportaient 1 point à l’époque, rappelons-le) alors que son rival avait un peu fonctionné en « ON/OFF », comme souvent. Moss devait absolument gagner, tout en espérant qu’Hawthorn ne ferait pas mieux que 3e. Chez Ferrari, le petit nouveau Phil Hill avait donc pour mission de partir devant comme un missile pour entraîner Moss à le doubler avec le risque de casse moteur à la clé (les moteurs Vanwall étaient puissants, mais d’une fiabilité assez aléatoire), et chez Vanwall, Brooks devrait tout faire pour se maintenir devant Hawthorn. Cette dernière donnée allait être la raison du drame en devenir.

La course fut d’emblée intense, Moss en tête étant harcelé par Hill, et Brooks, après un mauvais départ, ayant délogé Hawthorn de la troisième place. Moss était dans la forme de ses grands jours, de celle où il pilotait sur un fil sa monoplace avec une époustouflante élégance et contrôlait le rythme avec assurance. Hill ne semblait pas le gêner et, sauf pépin mécanique, il se dirigeait à coup sûr vers une quatrième victoire cette année. Et comme derrière, Brooks contenait Hawthorn, la confiance dans le camp Vanwall augmentait au fil des tours. Malheureusement, ce qu’espérait secrètement Ferrari arriva : trop sollicité, le quatre-cylindres de la Vanwall de Brooks explosa dans un nuage d’huile, le valeureux dentiste (2) ne devant qu’à ses bons réflexes – et à une bonne part de chance – de se sortir indemne de la série de toupies entamée par sa monoplace. Au passage devant les stands, le directeur sportif David Yorke chez Vanwall indiqua alors à Stuart Lewis-Evans de partir en chasse de la Ferrari d’Hawthorn, devenu 2e (après que Hill se soit obligeamment effacé), et donc, virtuellement champion du monde.

La tâche était compliquée pour le pauvre Stuart : il n’était que 5e, derrière Bonnier sur sa BRM et surtout les deux Ferrari de Hill et Hawthorn. De gros bouchons à faire sauter, et il ne restait plus qu’une dizaine de tours. Néanmoins, le frêle Anglais, qui avait prouvé cette année qu’il faudrait compter avec lui dans l’avenir, continuait à pousser et à faire frôler l’aiguille de son compte-tours avec la limite autorisée… peut-être même un peu plus. Personne ne le saurait car le moteur de la Vanwall subit un sort identique à celui de Brooks. Sauf que la chance n’était pas au bord de piste pour Stuart Lewis-Evans : sa voiture s’embrasa et le pilote s’en éjecta, la combinaison en feu. Affolé, il se mit à courir, au lieu de se jeter dans le sable et se rouler par terre comme la raison l’aurait voulu. Mais la raison dans ces cas-là !… Le temps que les commissaires l’atteignent, les flammes avaient fait leur œuvre. Très grièvement brûlé, il fut rapatrié en Angleterre dans le Vickers Viscount personnel de Tony Vandervell, le propriétaire de l’écurie Vanwall. Malgré des greffes de peau, il mourut quelques jours plus tard.

Ainsi tout fut joué sur le circuit d’Ain Diab de Casablanca en cette fin d’après-midi ensoleillée d’octobre 1958 : Stirling Moss gagna la course, mais Mike Hawthorn assura tranquillement la deuxième place qui lui apportait le titre sur un plateau. Vanwall obtint le titre des constructeurs grâce à ses sept victoires, contre deux à Ferrari, mais ce fut là une piètre consolation pour un Tony Vandervell dévasté et usé qui ne se pardonnait pas la mort de Lewis-Evans : quelques jours après la remise des prix à Londres, il annonça qu’il stoppait toute forme de compétition automobile (3).

Quant au Grand Prix du Maroc, il ne fut pas reconduit. Malgré une demande officielle de la part de l’ACM pour 1959, la CSI considéra que l’édition 1958 avait trop laissé la part au hasard et au risque pour accorder à nouveau au royaume chérifien l’organisation d’une manche du championnat du monde : outre Lewis-Evans, de nombreux accidents, dont certains graves (Olivier Gendebien et François Picard furent grièvement blessés), avaient entaché le bon déroulement de l’épreuve et les conditions de sécurité – inexistantes – avaient subitement interpelé les autorités sportives internationales. L’effort et l’intention étaient louables, le Maroc avait réussi son pari d’attirer sur ses terres la discipline la plus emblématique des sports mécaniques, mais l’organisation manquait à tous points de vue de réalisme et de pragmatisme. L’aventure nord-africaine de la Formule 1 se termina sur cette note mi-figue, mi-raisin et ne se réitèrerait plus.

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